Archives Mensuelles: décembre 2011

Le Journal d’un Exquis, 1819

Le Journal d’un Exquis (1819) ne cite la boucle de chaussure que d’une manière anecdotique dans cet extrait, qui vaut par la précision sur le soulier – dont la patte de quartier percée, sur laquelle s’agrippe la boucle, est arrachée – et sur le ton d’une époque, l’âge d’or des dandys…

« Cela m’a pris quatre heures pour m’habiller; […] J’ai cassé trois laçages et une boucle, déchiré le quartier d’une paire de chaussures, faites si fines par O’Shaughnessy, à St. James’s Street, qu’elles étaient légères comme du papier brun; quel dommage, elles étaient doublées de satin rose, et presque parfaites; j’ai mis une paire de Hoby; j’ai trop parfumé mon mouchoir, et ai du recommencer de novo; je ne suis pas arrivé à nouer ma cravate d’une manière qui me satisfît; j’ai perdu trois quarts d’heure avec ça, déchiré deux paires de gants fins en les enfilant trop précipitamment.; j’ai été obligé de m’y prendre lentement pour la troisième; j’ai perdu encore un quart d’heure avec ça; je suis monté furieux dans ma voiture, et mais j’ai du revenir pour ma magnifique tabatière, car je savais que j’impressionnerais l’assemblée avec elle. »

 » Took four hours to dress; […] broke three stay-laces and a buckle, tore the quarter of a pair of shoes, made so thin by O’Shaughnessy, in St. James’s Street, that they were light as brown paper; what a pity they were lined with pink satin, and were quite the go; put on a pair of Hoby’s; over-did it in perfuming my handkerchief, and had to recommence de novo; could not please myself in tying my cravat; lost three quarters of an hour by that, tore two pairs of kid gloves in putting them hastily on; was obliged to go gently to work with the third; lost another quarter of an hour by this; drove off furiously in my chariot but had to return for my splendid snuff-box, as I knew that I should eclipse the circle by it. »

Portrait de Jem Belcher, un élégant vers 1800 (National Portrait Gallery, Londres)

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Les « enganteurs d’attaches »

Les boucles de souliers sont des joyaux très apparents; et attirent bien des convoitises. La bienséance autant que la prudence commandent au XVIIIe siècle de ne pas porter en ville des boucles d’or et de pierreries, et de les réserver aux intérieurs. Néanmoins, les boucles d’argent motivent des vols et des agressions parfois mortelles, de même que les boucles d’imitation (en similor, pomponne, strass etc.) et les boucles précieuses d’imprudents ostentatoires…. Les voleurs de boucles sont, dans leur argot, des « enganteurs d’attaches ».

L’argot des voleurs est bien connu des parisiens au XVIIIe s. Le Jargon de l’Argot réformé, publié en 1628 par Chéreau, marchand drapier de Tours, est réédité très souvent jusqu’en 1849. Les comédiens Grandval père (1676- 1753) et surtout fils (1710-1784) popularisent un genre  et un parler « poissard », abondamment repris par Vadé (La Pipe cassée, 1743), Caylus, dans ses Oeuvres badines (1757), Lécluse , ou Bouchard (Madame Engueule, 1754). Le Rat du Châtelet, en 1790, rapporte des conversations argotiques assez savoureuses, d’autant que l’auteur se dissimule derrière une candeur feinte : « J’eus beau faire pour écouter, j’entendis tout et ne compris rien ; c’était, je crois, un composé de mots grecs, hébreux et français. Combien j’ai regretté de n’avoir pas étudié toutes les langues ; j’aurais, peut-être, appris bien des choses. »

Les boucles sont donc les « attaches ». On précise souvent « attaches de passes » ou « attaches de passifs » pour boucles de souliers. On les détaille aussi selon leur matière; on trouve « attaches brillantes » pour les boucles précieuses. Les « attaches de cé » sont les boucles d’argent ( On trouve couramment « cé » pour l’argent métal au XVIIIe et début XIXe s., sans que l’étymologie n’en semble évidente. Le Rat du Châtelet (1790) indique par exemple « bêtes à cornes en cé », pour fourchettes en argent). On trouvera aussi, toujours dans le sens de « boucles de souliers en argent », « attaches d’auber » ou « attaches d’huile ». Les boucles d’or massif sont, elles, les « attaches d’orient ».

Oudry, illustration pour "Le mari, la femme et le voleur" de Jean de La Fontaine.

Un chant épique entendu par en 1811, et publié par Chabot en 1834, rapporte une agression sur le Pont-au-Change :

« Dessus le pont au Change
Certain valet de chambre
S’écria au charron ;
Et moi qui suis bon drille,
Sûr, je vais droit au pentre
Enganter son chasson.

Son chasson, sa toquante,
Ses attaches brillantes,
Ses passifs radoucis,
Son frusque et sa lisette,
J’ai enganté sans cesse,
Puis j’ai défouraillé. »

Notons que les « passifs radoucis » sont des souliers luxueux, de peau fine ou de soie.

De même, en 1828, Vidocq, dans ses supposés Mémoires, rapporte un chant dans lequel un bourgeois (un « chêne ») est assassiné et dépouillé . La description de ses atours est minutieuse…

« J’ai sondé dans ses vallades,

Son carle j’ai pessigué,

Son carle, aussi sa toquante,

Et ses attaches de cé

Son coulant et sa montante,

Et son combre galuché

Son frusque, aussi sa lisette,

Et ses tirants brodanchés. »

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Une boucle étonnante des années 1780

Dans son travail d’inventaire de l’orfèvrerie de Lyon et de Trévoux (1999-2001), Mme Marie-Reine Jazé-Charvolin a recensé, dans une collection privée, une boucle XVIIIe étonnante par son décor. Le cadre rectangulaire de la boucle est remarquable : les bords latéraux sont chantournés, tandis que les bords supérieurs et inférieurs sont dentelés, suivant un motif relativement atypique. Aux quatre angle, une fleur de lys inattendue sur ce type de bijou.

Boucle de soulier - Lyon 1781-1785 photo Inv. J.M. Refflé 99690210X - Droits réservés

Le cadre est en fonte d’argent. Les quatre fleurs de lys en argent sont rapportées, ce qui peut laisser envisager une pose de ces attributs postérieure à la fabrication. Le système de fermeture, à goupille, ardillon double et chape, est en acier.

La boucle mesure 7,3 x6 centimètres, et pèse, tout compris, environ 70 grammes.

Ce sont les poinçons au dos qui permettent de la dater. Au centre, deux S séparés par un « grain de remède », indique l’orfèvre Sébastien Saulnier, reçu maître à Lyon en 1781. A droite, un Lion couronné avec en-dessous la lettre « a » minuscule correspond au poinçon de la Communauté de Lyon entre 1778 et 1785. Enfin, à gauche, la lettre L est le poinçon de charge des menus ouvrages pour Lyon entre 1781 et 1787. La boucle a donc certainement été réalisée entre 1781 et 1785, par Sébastien Saulnier, maître orfèvre à Lyon. Les fleurs de lys peuvent avoir été rapportées ultérieurement.

Au revers, successivement le poinçon de charge des menus ouvrages de Lyon, le poinçon du maître orfèvre et le poinçon de communauté. Photo Inv. J.M. Refflé 99690466X - Droits réservés

Revers de la boucle. Photo Inv. J.M. Refflé 99690161X - Droits réservés

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Les boucles de souliers de Bonnie Prince Charlie

Boucles de souliers de Bonnie Prince Charlie, strass et argent. Tous droits réservés par Scottish Archives

L’Université de Stirling, en Ecosse, conserve dans un écrin ancien une célèbre paire de boucles de souliers : celles de Charles-Edouard Stuart (1720-1788), affectueusement surnommé Bonnie Prince Charlie par ses partisans. Dans l’écrin, une note manuscrite détaille la provenance « Donné par Charles-Edouard Stuart à la tante du Col. John Roy Stuart, laissé à sa fille Anne Stuart qui le légua à son petit-fils William Smith, etc. » Elles semblent dater de la fin des années 1770; elles sont en argent, acier (système) et strass. Il s’agit, pour les Ecossais et tout spécialement pour les jacobites, d’une relique historique précieuse.

Le beau prince Charlie (« bonnie » signifie « beau » en écossais) est le petit-fils du roi Jacques II d’Angleterre. Celui-ci, qui régnait également sur l’Ecosse (Jacques VII d’Ecosse), avait été déposé en 1688 par la Glorieuse Révolution menée par les protestants et par les troupes hollandaises de son neveu et gendre, Guillaume d’Orange, qui lui succède. La loi de « succession protestante » (1701) écartent définitivement du trône les Stuart, catholiques, et conduit à l’élévation sur le trône de l’Electeur de Hanovre Georges Ier, en 1714.

Elevé en exil, à Rome, Charles-Edouard Stuart débarque le 23 juillet 1745 à Eriskay. Il est un séduisant jeune homme de 24 ans qui réussit à fédérer autour de son  enthousiasme les partisans de la dynastie Stuart, les « jacobites » ( fidèles de Jacques II d’Angleterre, puis de Jacques Stuart, respectivement grand’père et père de Charles-Edouard). Jeune héros à la fois pré-romantique et chevaleresque, on l’appelle « le jeune Prétendant » ou « le Jeune Chevalier ». Il conquiert les grandes places d’Ecosse – Edimbourg et Glasgow – puis pénètre en Angleterre jusqu’à Derby, à 192 kilomètres de Londres, à la fin de 1745. Contraint de se replier, il est définitivement défait par les Anglais partisans de la famille protestante de Hanovre, à la bataille de Culloden, le 16 avril 1746. Il s’enfuit déguisé en femme de chambre, sous le nom de Betty Burke, gagne la France, puis l’Italie. Son équipée aura duré moins d’un an, mais reste un moment héroïque de l’histoire écossaise. Son échec consacre également la fin de l’indépendance du royaume d’Ecosse, déjà intégrée dans le Royaume-Uni depuis l’Acte d’Union de 1707.

Charles-Edouard Stuart vers 1730, par Antonio David

Bonnie Prince Charlie hérite à la mort de son père, en 1766, des prétentions sur le royaume d’Ecosse et d’Angleterre sous le nom de Charles III, mais il utilise en exil le titre de comte d’Albany. Il épouse en 1772, à 51 ans, la princesse de Stolberg, âgée de 20 ans. Cette union est malheureuse : les époux se séparent en 1780 et Bonnie Prince Charlie, ayant sombré dans l’alcoolisme, s’éteint le 31 janvier 1788.

Charles Edouard Stuart vers 1785, par Hugh Hamilton.

Notons enfin que, parmi ce qu’il est convenu d’appeler les « reliques jacobites », le Musée d’Histoire de la Caroline du Nord, aux Etats-Unis (North Carolina Museum of History) conserve également de ravissantes boucles de chaussures, en strass verts et blancs, des années 1770, ayant  appartenu, dit-on, à Flora MacDonald, la jeune fille qui aida en 1746 Bonnie Prince Charlie à s’enfuir, soit par charité, soit par conviction. La légende leur prête une idylle, assez infondée. Ces boucles auraient été offertes par Flora MacDonald, alors émigrée en Caroline du Nord, à son amie Jane Dunbidden, dans la famille de laquelle elles demeurèrent, avant d’être léguées au Collège Flora MacDonald.

Boucles de Flora MacDonald, v. 1770, NCMH

« Rendez-moi mes boucles ! » … Un pamphlet sceptique en 1790

En 1790, un pamphlet anonyme affiche, sur le gimmick « Rendez-moi mes boucles », son scepticisme sur la Révolution française, résumée au sacrifice patriotique des boucles de chaussures d’argent. En voici le texte intégral.

Un pamphlet sceptique sur la Révolution française et le sacrifice patriotique des boucles d'argent : rendez-moi mes boucles !

Rendez-moi mes boucles. A Messieurs de l’Assemblée Nationale.

[1790]

Faites-moi la charité, je n’y vois goutte.

J’étais aveugle lorsque les comices de l’empire français se renouvelèrent. On me dit que tout était dans le désordre, qu’il n’y avait plus d’argent pour payer les pensions des grands seigneurs, leurs maîtresses, leurs valets, leurs menins ; qu’il était plus juste que je donnasse mes boucles [1], sous le prétexte qu’elles serviraient à la patrie, qui n’a cependant besoin que de courage, que de bras & d’hommes vertueux : je le crus. L’on accaparait les grains & les farines ; nous manquions de pain ; le fus néanmoins ébahi quand j’entendis de beaux discours ; l’on m’ajouta que je ferais riche, si je donnais mes boucles ; je les donnai ; mais comme l’on m’a trompé, que je n’ai pas de pain, rendez-moi mes Boucles.

L’on me dit que les Français avoient conquis leur liberté ; je le crus, parce que je n’y vois pas. Mais pour assurer cette liberté, il fallait en boucler les ennemis ; je donnai donc mes Boucles aux Représentants de la Nation ; quel usage en ont-ils fait ? nous le verrons. Mais je croyais être libre ; je courus â tâtons ; je tombai dans un fossé ; j’appelai à mon secours, & l’on me répondit que j’étais libre , que je devais être content. Je me désespérais : alors on me demanda un louis d’or pour me retirer ; je ne l’avais pas. On exigea le quart de mon revenu, accompagné de plusieurs autres ; j’y consentis, & m’aperçus que l’on m’avait retiré du précipice. Ah ! M’écriai-je, j’en ferais sorti à meilleur marché, si j’avais eu mes Boucles. Rendez-moi donc mes Boucles !

Un maître imprimeur (M. Knapen fils) a été le premier à faire le sacrifice de ses Boucles pour la patrie (grand effort vraiment de patriotisme pour un jeune homme qui doit être un jour affligé de 15000 liv. de rente !) ; & à conseiller, d’après un calcul bien raisonné, à tous les bons citoyens de marcher sur ses traces, que dans ce seul moyen la patrie trouverait de grandes ressources pour s’acquitter de sa dette. Ses confrères, plus prudents, quoique cependant très aisés, (hé ! quel est celui d’entr’eux qui ne l’est pas, à moins qu’il n’ait manqué de conduite) ont prévu qu’ils allaient en faire un bien plus grand, & en conséquence n’ont pas résolu de suivre son avis. (Aussi ont-ils été mal reçus de l’Assemblée, lorsqu’ils ont réclamé contre l’abolition des anciens privilèges typographico-despotiques !) Les Députés, au contraire, voyant dans ce sublime plan une grande spéculation d’intérêt personnel, n’ont pas tardé à prendre les Boucles de cuivre, (2 ) ditesBoucles à la Nation… Mais moi qui n’ai pas quinze mille livres de rente, qui ne suis pas imprimeur, qui n’ai pas l’honneur d’être Député ni d’avoir dix-huit liv. par jour, & qui au contraire ai des enfants & pas de pain à leur donner, j’ai grand besoin de mes Boucles, monnayées ou non. Ainsi rendez-moi donc mes Boucles,telles qu’elles sont.

Des barbiers, des perruquiers, des étuvistes, des chapeliers, à qui j’avais vendu des marchandises, ont refusé de me payer, parce qu’ils n’avoient pas d’argent, & qu’ils avoient donné leurs Boucles ; l’on m’a rit au nez. J’ai dit qu’il fallait être juste avant d’être bienfaisant.  Tout le monde s’est moqué de moi ; mais pour m’en consoler, rendez-moi mes Boucles.

Les coiffeurs & coiffeuses, les marchandes de modes, les fabricants de gazes & de linons, & tous ces ouvriers que ces fabriques emploient, ont cru que leur commerce allait fleurir ; ils se sont dépouillés, comme moi, de leurs Boucles & de leurs bijoux : mais comme ils ont songé creux, chacun mourant de faim, & se trouvant sans travail, vous dit, à mon exemple, rendez-moi mes Boucles.

Manufacturiers de draps & de soie, horlogers, plumassiers, éventaillistes, sondeurs, doreurs, médaillonnistes, tapissiers, miroitiers, orfèvres, joailliers, peintres, sculpteurs, ébénistes, papetiers, enlumineurs, tireurs d’or & graveurs, ont donné leurs Boucles, croyant qu’elles leurs rapporteraient du bénéfice au centuple, que le commerce languissant reprendrait des forces ; les imbéciles se sont trompés ; ils ont dit que la folie du jour les avait aveuglés. Mais leurs métiers sont au diable ; leurs bijoux & leurs Boucles sont ad apostolos ; ils n’en ont plus de nouvelles, & sont réduits à la plus affreuse misère ; & s’ils avoient leurs Boucles, le boulanger ne leur ferait pas la grimace ; il me la ferait pas non plus : rendez-moi donc mes Boucles.

Le monarque, les princes, leurs ministres, le maire, les administrateurs, ont donné leur argenterie, leurs bijoux & leurs Boucles, pour faire de la monnaie. Le peuple, toujours singe des grands & de ses Députés, les a imités. Cependant le numéraire devient rare de plus en plus. Les Députés n’ont point renoncé à leurs appointements, malgré leurs gros revenus ; ils n’ont fait le sacrifice que d’une mauvaise paire de boucles. Dites-moi, je vous en prie, qui a la clef de la monnaie & du trésor ; car des objets, aussi considérables ne sont pas invisibles ou ne doivent pas l’être. Je sais que le district des Cordeliers a saisi & arrêté des voitures chargées de lingots d’or, qu’on transportait dans escorte à Limoges, tandis qu’on affectait le plus grand soin pour escorter la monnaie qu’on portait au trésor royal, quoiqu’il n’y eût pas de danger ni de risque. Pourquoi cette affectation ? Je ne suis pas devin : cela m’est indifférent ; mais rendez-moi mes Boucles !

Un de mes amis me disait, au sujet de ce transport de lingots d’or, qu’on faisait clandestinement : Ce sont nos boucles & nos bijoux que l’on envoie en purgatoire, pour les purifier, parce qu’elles ont été infectée s par les mains des Aristocrates qui les ont touchées ; mais pour le billon, c’est la monnaie des gueux & des pauvres qu’on porte en parade dans le paradis du trésor royal. Quant à moi, j’aimerais mieux être dans le purgatoire des riches & y avoir tout en abondance, que d’être en paradis avec des gueux, & manquer de tout ; mais pour parvenir à l’île de la félicité, il faut un viatique ; ainsi rendez-moi mes Boucles.

Ma femme avait balayé à sept heures & demie du matin, selon les règlements de police ; il faisait une pluie du diable ; des voitures passèrent par-devant ma porte, & répandirent les boues que la pluie avait délayées. Ainsi , pour récompenser ma femme du don patriotique quelle avait généreusement fait de ses boucles & bijoux, aux dépens de notre pot-au-feu, on l’a assignée & condamnée à l’amende, comme si elle pouvait disposer des éléments. Elle n’avait pas six francs pour payer l’amende ; on l’a donc mise en prison : mais pour la faire sortir, rendez-moi mes Boucles.

Les traiteurs, les rôtisseurs, les pâtissiers, les cuisiniers, ont donné leurs boucles & leurs bijoux à l’Assemblée Nationale ; & par un enthousiasme patriotique ils ont donné leurs casseroles, leur chaudières , & tous leurs ustensiles, pour faire des boucles de cuivre. Comme les princes, les ducs, les nobles & les riches financiers se sont retirés chez l’étranger ou dans leurs terres, y ont fait transporter ou enfouir leurs trésors ; tous ces traiteurs, rôtisseurs, pâtissiers, cuisiniers, ont été forcés de plier bagage. Ils meurent de faim, & moi je suis encore plus malheureux qu’eux. Ainsi rendez-moi mes Boucles.

Les prélats, les abbés ont restitué les biens de l’église à la nation ; les Députés les vendront, en feront un emploi à leur volonté ; mais les pauvres, de force ou d’autre, en seront privés, n’auront plus de ressources ; on aura écorché & même dévoré le mouton au lieu de rendre seulement la laine. N’importe la régénération ne sera point parfaite, ou rendez-moi mes Boucles.

Quand j’ai vu les abbés de cour en règne, tous les présidents, conseillers, & seigneurs ou militaires, portaient leurs cheveux & le manteau en abbés de cour ; quand on ne permettait qu’aux militaires & gentilshommes l’entrée des maisons royales, tous les Français portaient l’épée. Quand on a permis au menu peuple d’y entrer sans épée, alors les militaires ont quitté l’épée ; mauvais présage. Quand on a parlé des montgolfiers, des ballons, tous les Français étaient physiciens. Quand on a parlé des États généraux, tous les Français sont devenus politiques. Quand on a parlé de dons patriotiques, tous les Français n’ont eu qu’un même esprit. Quand on a parlé de liberté, tous les Français se sont crus libres ; & courant confusément & sans ordre, se sont tous donné du nez à terre. Quand on a parlé de soldat citoyen, tout le monde a voulu être garde-national, & chacun a abdiqué en effet son état, quoiqu’il en ait conservé l’apparence chez lui. Le Français est une véritable girouette; mais quand on demandera compte de tous les dons patriotiques, de l’emploi des recettes, le rendra-t-on ? Sera-t-on fidèle ? Cette manie sera-t-elle imitée, si quelqu’un en donne l’exemple ? Au surplus cela ne me regarde pas ; mais rendez-moi mes Boucles.

Tout le peuple du bas étage, ruiné par les largesses patriotiques, parce qu’il est imprudent, inconséquent & mauvais spéculateur, tombe à la charge des riches ; mais les gros richards, geôliers de leurs coffres-forts, ont recours à des quêtes qu’ils font pour les malheureux, à la réserve de la façon & du contrôle qu’ils estiment à leur gré. Les impositions tombent sur les faibles, & sont un revenu aux grands ; car l’on fait que ceux qui ont le maniement des deniers des pauvres, se sont toujours enrichis aux dépens des pauvres. Mais si l’on avait laissé les boucles & les métiers battants des artisans, ils auraient des ressources ; C’est pourquoi rendez-moi mes Boucles.

Les magistrats, les procureurs, les huissiers, les notaires, les commissaires, qui ont acheté des charges à un prix exorbitant, ont trouvé le secret de s’emparer de l’administration des municipalités, & de toutes les places lucratives, civiles & militaires, pour se dédommager de leur première profession. Ils ont porté leur esprit de rapine dans celle-ci ; tant mieux pour eux, tant pis pour les Français : c’est une source de bonheur pour les uns, & de destruction pour les autres. Mais moi qui n’ai aucune ressource… soyez justes & rendez-moi mes Boucles.

J’ai été condamné injustement & par défaut, à une amende de vingt livres. Je me suis adressé à un avocat pour revenir par opposition ; mais j’avais donné tous mes bijoux ; je n’avais plus le sou. Il n’a pas voulu me défendre sans argent. Je fuis obligé de me cacher pour n’être pas arrêté ; & si je n’eusse pas été si bon patriote, ou si sot, j’aurais de d’argent, je me défendrais : c’est pourquoi rendez-moi mes Boucles.

Eh bien ! Messieurs, ou Messeigneurs ; car je ne suis pas chiche de titres, que ne me dites-vous, que ne dites-vous aux Français ; vous nous avez donné votre argenterie, votre or, vos bijoux & vos boucles. Nous avons fait battre aussitôt la monnaie ; & pour vous convaincre de notre franchise & de notre fidélité ; nous avons fait apposer le mois & l’an 1789, avec la légende de Louis XVI, Roi des Français, afin que les citoyens ne puissent point confondre l’ancienne monnaie avec la nouvelle. Nous vous donnons des écus & des louis de notre façon, en espèces & non en papier. Nos espèces sonnantes ne font point équivoques ; elles circulent dans toutes les bourses, les places publiques, les banques & les comptoirs ; mais si vous n’êtes pas encore contents & satisfaits, nous vous rendront vos Boucles.

[Note 1, page 1] Je ne peux concevoir comment la nation française s’est abusée & s’abuse encore jusqu’au point de se défaire de ses boucles & bijoux. On ne fait de tels sacrifces que lorsque toutes les ressources font épuisées, à la fuite d’une guerre désastreuse ; & si nous venons à en essuyer une, d’où en ferons-nous, donc ? quels moyens emploierons-nous pour la soutenir ? Depuis cette époque du patriotisme français le numéraire devient plus rare de jour en jour. Mais, me répond un plaisant, il faut bien entretenir dans le luxe nos princes & seigneurs, dans le pays étranger ; d’ailleurs, en échange de votre or, l’on vous fabrique de bonne monnaie en beau papier ; vous n’aurez à craindre pour celle-là que le feu & l’eau. Vous pourrez encore comparer ces billets à des billets de mort, parce qu’ils annoncent l’extinction totale de la France.

[Note 2, page 4] Comment les restaurateurs de la monarchie française n’ont-ils pas prévu qu’en adoptant les boucles de cuivre, ils allaient mettre sur le peuple un impôt tout à la fois désastreux & dèshonorant, en tirant de chez l’étranger, à notre propre détriment, toutes ces matières, boucles & montures. Combien de milliers en avons-nous fait venir d’Angleterre ? & combien de millions en espèces leur avons-nous envoyés pour ce seul objet de caprice ? Voilà, en vérité , ce qu’on peut appeler de grandes vues de spéculation !

La fonte massive des boucles de souliers en 1789

Le député d’Ailly, à l’origine du sacrifice des boucles d’argent des députés le 20 nov. 1789

Dès l’automne 1789, la nécessité de compenser l’effondrement des recettes fiscales du royaume suscite un élan collectif de dons de numéraires et de bijoux, parmi lesquels les boucles de souliers deviennent un enjeu symbolique.

Le 7 septembre 1789, un groupe de onze femmes – artistes ou femmes d’artistes – se présente devant les membres de l’Assemblée nationale à Versailles pour faire don à la nation d’une cassette contenant leurs bijoux. Ce geste symbolique de renoncement à la parure et au luxe pour le bien public connait un retentissement très important, popularisé par plusieurs gravures.  Deux bureaux organisés de « dons patriotiques » s’ouvent, dirigés l’un par Mme Pajou (fille et femme de sculpteur), l’autre par Mme Rigal, épouse d’orfèvre. Le 18 septembre, l’Assemblée publie un décret encourageant les dons patriotiques, le nom des donateurs étant publié sur un registre. Le 22 septembre, le roi Louis XVI envoie sa vaisselle de métal précieux à la fonte (au total  9 442 marcs d’argent et 230 marcs d’or), imité par la Reine (3 607 marcs d’argent).

Il semblerait que ce soit le fils Knapen, célèbre imprimeur, qui ait le premier indiqué que les hommes ne devaient pas être en reste sur les femmes, et offrir à la Nation leurs boucles de souliers. On publie alors toutes sortes de chiffres assez fantaisistes sur ce que pourraient rapporter les « dons patriotiques » de boucles de chaussures. On avance le chiffre de 6 millions [1], voire de 40 millions de livres, dont 600 000 pour les citoyens-soldats [2] ! « On diffère d’une manière étonnante dans les conjectures sur les produits de ce genre de sacrifice, indique le Journal de Paris le 6 décembre 1789; les uns disent que cela rendra jusqu’à vingt millions, les autres ne veulent pas même que cela rende un seul million. Il faudra savoir combien de gens en portent, ensuite combien de gens les donneront. On n’a aucune de ces deux données. »

Le 20 novembre 1789, les députés offrent solennellement leurs boucles d’argent à la Nation, à l’initiative de Michel-François d’Ailly, député de Chaumont-en-Vexin. « L’honorable membre, dit le Moniteur, en donne le premier l’exemple, en ôtant les siennes ». Ils sont bientôt imités par la Commune de Paris le 22 novembre et par les districts. Le marquis de Villette offre toutes ses boucles, celles de sa Maison, puis, en décembre, celle des patriotes du Club National qu’il préside. De nombreuses villes envoient les boucles de leurs citoyens à l’Assemblée. Bientôt, ceux qui conservent des boucles d’argent à leurs souliers apparaissent suspects. Le Dictionnaire national définit les « boucles d’argent » comme un « ornement superflu, qui désigne un aristocrate ou un égoïste au  cœur de bronze. » Le Journal des Révolutions de l’Europe note, en novembre 1789 : « Aujourd’hui, les boucles d’argent semblent être proscrites ; dans les rues de Paris, on hue ceux qui en portent encore; chacun a des cordons à ses souliers ou des boucles de cuivre. »

En mars 1790, les « dons patriotiques » n’avaient cependant rapporté qu’un million à l’Etat. Encore faut-il mentionner, échappant aux comptes généraux, des initiatives locales. Ainsi le docteur Nicolas Rougnon, à Besançon, invite ses concitoyens à sacrifier leurs boucles d’argent pour acheter du blé en faveur des indigents.

Illustrations de l’esthétique d’un siècle, les boucles de souliers d’argent sont ainsi devenues, en 1789, le symbole d’une société égoïste et frivole à abattre.

Don patriotique des illustres françoises en sept. 1789. Anonyme, 1791

Don patriotique des illustres françoises en sept. 1789. Anonyme, 1791

[1] le Dictionnaire national, 1790, article Boucles.

[2] Chronique de Paris, septembre 1789

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« Ornement superflu qui désigne un aristocrate… »

« Dictionnaire national et anecdotique, pour servir à l’intelligence des mots dont notre langue s’est enrichie depuis la révolution,(…) , avec un appendice contenant les mots qui vont cesser d’être en usage… » (1790)

Le « Dictionnaire national » que publie en 1790 le lexicographe et grammairien Pierre-Nicolas Chantreau (1741-1808) est teinté de l’ironie de son maître, Voltaire. Sincèrement acquis aux idées nouvelles, mais résolument « antifanatique », Chantreau livre ici son témoignage sur l’évolution des pensées et des mots au début de la Révolution française.

L’article « Boucles » exprime l’importance symbolique de cet accessoire de mode.

« BOUCLES : boucles d’argent : ornement superflu, qui désigne un aristocrate ou un égoïste au  cœur de bronze. Un patriote calcula un jour que si tous les Français se défaisaient de leurs boucles d’argent en faveur de la patrie, on procurerait six millions au trésor national. Cette idée vraiment patriotique fermenta quelques jours dans la têtes de nos citoyens, et nos illustres représentants allèrent d’un commun accord faire le sacrifice des leurs à la patrie. Cet exemple est imité dans les districts , qu’un zèle civique anime en tous les temps, et les boucles abondent de toutes parts sur l’autel de la patrie. Du zèle, on passe à l’enthousiasme ; dans les rues, tous les citoyens embouclés de larges boucles à la d’Artois sont obligés au même sacrifice ; mais aux enthousiastes se joignent d’infâmes spoliateurs ; le désordre, la rapine s’en mêlent, et les femmes sont outragées, etc. etc. etc. C’est au milieu de ce désordre que parurent les boucles nationales ; elles sont de cuivre ; c’est un vil métal, mais il honore le pied patriotique qui le porte. Français ! Maintenez-vous libres et vous serez de vertueux Spartiates. recommandez cependant à vos femmes de ne point porter de chiffres d’or à leurs fichus. ..Des citoyennes petites-maîtresses… Eh ! sommes-nous donc encore en 1788 ?  »

Boucle de chaussure Marmont

« Le prix du patriotisme français » , boucle patriotique du jeune Marmont, futur maréchal (vers 1792). ©Musée de Châtillon-sur-Seine

Les boucles à la d’Artois, « Artois buckles »

Le Beau comte d’Artois, par Danloux (1798)

« Boucles à la d’Artois », ou « Artois buckle » en Angleterre, est une appellation qui désigne une large boucle de chaussure, de grandes dimensions, à la mode du milieu des années 1770 jusqu’au début des années 1790. Si la mode en est en France et en Angleterre, c’est surtout en Angleterre qu’on leur donne ce nom de « Artois shoe buckles ». On rencontre plus rarement en France « boucles à la d’Artois ». Les historiens, les collectionneurs anglais reprennent de publication en publication l’idée selon laquelle ce nom vient du comte d’Artois, frère de Louis XVI, qui en aurait importé l’usage lors de son « ambassade » à Londres. Or, sans être spécialiste de Charles X, je ne vois pas du tout quelle ambassade il effectue à Londres, où l’appellation « Artois shoe buckles » est attestée dès 1777. Cette année-là, le Gentleman’s Magazine de Londres note que « les boucles de chaussures d’Artois deviennent universelles pour les dames comme pour les gentilshommes [The Artois buckles are become universal for ladies and gentlemen]: les tailles de certaines, portées à la cour, sont gigantesques ». Soit ce nom vient effectivement du comte d’Artois, dont l’élégance affectée était bien connue, soit l’origine est autre…Et l’on sait combien en matière de noms, de qualificatifs, ce cher XVIIIe siècle est inventif (robe à la Polonaise, couleur les yeux du roi, etc..).

Les « Artois buckles » sont dans ces années 1770-1780, indissociables de l’élégance d’un « Beau ». Le conférencier Didier Doré me signale qu’en 1779, dans sa pièce The Son in Law (le gendre) l’acteur et dramaturge irlandais John O’Keeffe (1747-1833) fait de l’un de ses personnages le miroir des dernières modes. Les vers qui suivent étaient l’un des hymnes des élégants :
« This face observe, discerning fair,
Observe each motion debonair;
My artois buckles when you view,
In shining sable satin shoe,
You’ll say, that I’m, from top to toe,
A monstrous handsome city beau. »
 !!!

(…lorsque vous regardez mes boucles d’Artois, sur mes chaussures satin noir brillant, vous direz, que de la tête aux pieds, je suis suis un Beau d’une beauté dévastatrice!)

Boucles de chaussures masculines 1777-1785        Los Angeles County Museum of Art, M.80.92.6a-b.

A quoi ressemblaient « the oversized Artois buckles named after the Comte d’Artois » ? Le qualificatif « oversized » [surdimensionné] en dit long. A partir des années 1740, la taille de la boucle de chaussure masculine se stabilise à environ 6 x 5cm. Dans les années 1770-1780, la dimension moyenne des boucles – je me fonde de manière très parcellaire sur celles qu’il m’a été donné d’étudier – augmentent : elles s’élargissent pour couvrir totalement le coup de pied; En moyenne 7 à 8 x 5 cm, environ. Pour l’essentiel, elles ne font que s’élargir, sans gagner nécessairement en hauteur. Elles peuvent être bien plus imposantes, ce qui explique la raillerie de Frédéric II le Grand sur nos boucles de « harnais de carrosses »…. J’en connais une paire étonnante, et esthétiquement pas très heureuse, de 11,6 x 4,6 cm ! Celles d’un genre dont se plaint Vaublanc dans ses Mémoires... J’en connais également une paire, très jolie, des années 1780, de 9,7 x 7,5 cm. Elles ressemblent tout à fait à celles que porte Lavoisier dans le tableau de David, et qui couvrent entièrement le cou de pied. J’ai également publié sur mon blog sur ces boucles en Wedgwood du V&A : elles mesurent 8,6 x7,8 cm.

Peut-être par rivalité avec le Beau comte d’Artois, le fils prodigue de George III d’Angleterre, de cinq ans le cadet du prince français, lança en Angleterre dans les années 1780 une forme de boucle nouvelle, très large et très étroite (5 inches x 1 inch). Mais ces boucles étranges, qui divisèrent les élégants britanniques, sont aujourd’hui considérées comme un avatar des boucles à la d’Artois, ce dont leur promoteur, le prince de Galles, enragerait…

Voilà pour l’histoire. Les boucles d’Artois étant les plus prisées par les collectionneurs, elles sont en général qualifiées ainsi dès qu’elles mesurent plus de 6 ou 7 cm de large. Sont également appréciées, aujourd’hui, dans les Maisons de Ventes, ses qualités esthétiques : la boucles d’Artois est très souvent richement ornée de pierres, de strass, de filigranes, et même de camées. Aujourd’hui, boucle d’Artois veut dire essentiellement boucle de belle dimension, et de belle facture. Des boucles un peu grossières, même de grandes dimensions, ne seraient sans doute pas qualifiées de « Boucles d’Artois ».

Les boucles à bord des épaves de la Natière (1704/1749)

Teddy Seguin (Adramar) © MCC / DRASSM Coincée par le chaos du naufrage au milieu de cordages et de rondins, noyée dans la vase grise, une chaussure en cuir de l’équipage surgit au cours de la fouille de l’épave de la Dauphine (1704). (Cliché : NAT02_SM0176)

Les fouilles sous-marines de la Natière, dans la baie de Saint-Malo, ont depuis 1999 mis à jour de très nombreuses chaussures, et leurs boucles, sur les épaves de la Dauphine (qui a sombré en 1704) et de l’Aimable-Grenot (6 mai 1749). « Le site de la Natière, explique, enthousiaste, Michel L’Hour, conservateur en chef au DRASSM [ département des Recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines], est un des plus attractifs au monde. Ailleurs, les épaves sont souvent en mauvais état. Ici, c’est un véritable Pompéi sous-marin. Les sites sont tels qu’ils se trouvaient au moment du naufrage. » [ AFP, 25/07/2006].

La très grande rapidité des naufrages, qui n’a pas permis aux marins d’emporter leurs effets, et les dépôts d’alluvions sur le site de la Natière en font des épaves extrêmement riches d’enseignements sur le quotidien des équipages. Sur la seule Dauphine, 2 000 objets ont pu être analysés par les archéologues.

Ils confirment ce que nous savons de la boucle de soulier. Au début du XVIIIIe s. la boucle est de petite taille, centrale ou souvent latérale. « Façonnés en cuir et munis, pour l’essentiel, de talons en lamelles de cuir chevillées, les souliers de La Dauphine étaient pourvus d’une petite boucle latérale » précise une publication du DRASSM. A partir de 1740, la boucle est large (environ 6 x 5 cm) et se referme au centre de l’empeigne : les souliers de l’Aimable-Grenot (1749) en sont représentatifs. On note que les boucles retrouvées dans l’épave de l’Aimable-Grenot sont caractéristiques de l’époque Louis XV avec une ornementation rococo. Elles sont en métal cuivreux – bronze ou laiton – de médiocre valeur (voir photographie plus bas).

Les fouilles de la Natière nous renseignent plus précisement sur l’usage et l’usure des souliers à boucles : « On remplaçait la boucle par des lacets lorsque l’extrémité des pattes de fixation de la boucle venait à lâcher [i.e des pattes de quartiers], ou l’on transformait la chaussure en mule ou en sabot lorsque ces pattes étaient inutilisables… » (http://epaves.corsaires.culture.fr)

Teddy Seguin © MCC / DRASSM Chaussure en cuir découverte sur l'épave de la frégate la Dauphine (1704) après traitement. (Cliché : Nat 1182)

Teddy Seguin (Adramar) © MCC / DRASSM Boucle de chaussure en alliage cuivreux trouvée sur l'épave de L'Aimable Grenot (1749). (Cliché : Nat 2945_1)

Boucles de souliers de Napoléon à Sainte-Hélène

Boucles de chaussures de Napoléon à Sainte-Hélène © RMN / Gérard Blot

Les collections nationales françaises comportent peu de boucles de chaussures. Le catalogue des collections de la Réunion des Musées nationaux ne présente que trois articles, dont une intéressante paire de boucles ordinaires, admise comme ayant été portée par Napoléon à Sainte-Hélène. Elle a été offerte en 1979 par le prince Napoléon au musée national du château de la Malmaison.

Il s’agit de deux boucles rectangulaires aux angles arrondis, légèrement bombées, décorées de filets creusés dans le corps. Chaque boucle mesure 65mm de long par 45 mm de large.

Poinçon au 1er Coq (1798-1809) de 2e titre

Elles semblent avoir été en vermeil, sur argent massif 2e titre (800/1000) identifié par le poinçon au premier coq tourné vers la gauche et chiffre 2 (pour 2e titre), en usage entre 1798 et 1809. Ces boucles portent également le poinçon du maître orfèvre, les  lettres « J.H » et en dessous « L » dans un losange vertical, sur la tranche : il s’agit de Jean-Henri Loublié, dont le poinçon caractéristique a été insculpé à Paris en 1807.  La lecture des poinçons est toujours intéressante. Ici ils permettent de dater assez précisément la fabrication des boucles, postérieure à 1807, mais antérieure à 1809. Vers 1808, donc. Les boucles portent enfin un poinçon de grosse recense (tête casquée tournée vers la droite), elles ont certainement donc été vendues après le changement de poinçon de 1809.

Le système d’attache est en acier, à chape et contre-chape articulé autour de la tige centrale. Les ardillons sont en forme de fourche.

Madame Claudette Joannis, rédactrice de la fiche d’inventaire, note : « Plusieurs boucles de chaussures et de col sont mentionnées dans le testament de Napoléon : elles sont en diamants et en or, et destinées à sa famille. Non mentionnées, celles-ci, plus simples, relevaient de son usage quotidien durant son exil à Sainte-Hélène. Cet usage est tardif car les boucles disparaissent des chaussures masculines à la fin du XVIIIe siècle. »

Ajoutons toutefois une précision aux propos de Claudette Joannis : le goût personnel de l’Empereur pour les boucles de souliers amène, sous l’Empire, à un bref retour en vogue de ce système de fermeture. En réalité, les chaussures masculines étant alors très décolletées, sous la forme d’escarpins, la boucle est souvent plus ornementale qu’utilitaire même si elle conserve son système de fermeture.

L'Empereur Napoléon, peint par David en 1812 aux Tuileries, portant des boucles à ses souliers

L’Empereur Napoléon, peint par David en 1812 aux Tuileries, portant des boucles à ses souliers

Paire de boucles ornées de camées en Wedgwood (vers 1790)

Boucle de chaussure, acier taillé et céramiques, V&A Museum M.2-1969, Londres.

Cette paire de boucles de chaussures fait partie des collections du V&A Museum de Londres (Joaillerie, pièce 91 – Inv. M.2-1969).

Elle est spectaculaire par ses dimensions (long. 8,6cm; larg. 7,87 cm; ép. 3, 02 cm) et par ses matériaux.

Le tour de la boucle est fait en acier taillé, dit en pointes de diamants. Cet acier très brillant est en vogue dans toute l’Europe à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Il est essentiellement produit en Angleterre, et si estimé que les boucles d’acier s’achètent parfois au poids de l’or.

Les médaillons sont des camées en Wedgwood, une céramique mise au point par Josiah Wedgwood (1730-1795) et qui imite les camées en pierres dures ou en coquillages. Josiah Wedgwood est un inventeur de génie, et grand industriel, qui met au point des techniques révolutionnaires et des matériaux nouveaux : une faïence « cream-ware », un biscuit de basalte et un biscuit de jaspe coloré (« jasperware »). Les couleurs qu’il met au point sont caractéristiques : vert, rose, et surtout un bleu très typique, légèrement teinté de gris, le bleu Wedgwood.  Si la fabrique de Josiah Wedgwood ouvre en 1759, ces camées sont mis au point et perfectionnés dans les années 1770-1780, avec comme point d’orgue la réalisation d’un vase entier, le vase Portland, après trois années de travail, en 1790. La mode classique et néo-antique, après l’identification du site de Pompéi en 1763, assure un très grand succès européen aux articles « à l’antique » de Wedgwood. Il diffuse très largement un « Catalogue de camées, intaglios, médailles, bas-reliefs, bustes et petites statues. Accompagné d’une déscription générale de diverses tablettes, vases, écritoires, at autres articles tant utiles que pûrement agréables ; le tout fabriqué en porcelaine et terre cuite de differentes espèces, principalement d’aprés l’antique, et aussi d’après quelques uns des plus beaux modèles des artistes modernes. (London 1788-90)

Aussi, en l’absence de poinçons, il est possible de dater cette paire de boucles des années 1790 en raison de ses dimensions très larges, de son système à contre-chape et des petits médaillons en Wedgwood. Le V&A la date plus largement « entre 1776 et 1820 ».

Le comte de Vaublanc : « elles blessaient souvent les chevilles ».

Lavoisier et sa femme, par David (détail).

A partir de 1775, la taille des boucles prend une très grande ampleur, couvrant tout le cou-de-pied. Certaines sont gigantesques. Dans ses Mémoires sur la Révolution de France, le comte de Vaublanc (1756-1845) se plaint de leur incommodité :

« Les hommes portaient d’énormes boucles d’argent, si grandes qu’elles rasaient le parquet des deux côtés; elles blessaient souvent les chevilles, et, si le coup était violent , c’était une vraie blessure. Elle se renouvelait souvent par des coups successifs et produisait une plaie douloureuse. Je l’ai éprouvé, et, après avoir souffert courageusement ces effets de notre divinité, la mode, je fus forcé d’y renoncer, et de souffrir, avec un courage plus difficile, les sarcasmes des hommes d’esprit sur mes petites boucles. Mais comme j’ai toujours eu la manie, blâmable sans doute, de ne jamais suivre entièrement la mode, au point d’en être souvent remarqué , j’avoue que je mis quelque vanité dans mes petites boucles. Un présent de ces larges boucles fut envoyé par un de nos princes au prince Henri de Prusse , et le grand Frédéric s’en moqua beaucoup ; il dit que nous mettions à nos souliers les boucles de nos harnais de carrosses. »

Mémoires de Monsieur le comte de Vaublanc, Firmin Didot Frères, 1857, p. 139.

La page richement illustrée de Candice Hern sur les boucles de chaussures

Candice Hern présente, dans son blog, une page très richement illustrée et documentée sur les boucles de chaussures au XVIIIe siècle.

La page est rédigée en anglais mais mérite le coup d’œil et, pour les anglophones, la lecture.

Une belle image extraite du blog de Candice Hern - Boucles XVIIIe en écrins

Un modèle de boucle à contre-chape

Un modèle de boucle à contre-chape anglaise vers 1790

Une boucle de chaussure masculine à contre-chape, vers 1790

Technique de la boucle de chaussure

La boucle sert effectivement à fermer la chaussure.

Paire de boucles de chaussures en argent – Agen 1784-1785, Maître Orfèvre Jean Seguin

Elle se compose de la boucle, qui désigne le cadre en métal (bronze, argent, or…) orné parfois d’émaux ou de pierreries.

La boucle est traversée de haut en bas, au milieu, par une tige métallique, souvent en fer ou en acier, la goupille. La goupille sert d’axe pour la chape et l’ardillon.

Au centre de la goupille s’articule une fourche à deux pointes, l’ardillon double. L’ardillon double, c’est à dire à deux pointes, aide souvent à caractériser une boucle de chaussure.

A l’opposé de l’ardillon, se trouve une forme trapézoïdale à deux ergots piquants : la chape.

Enfin, il arrive parfois que l’ardillon double, au lieu de buter directement sur la boucle, bute sur un cadre en acier ou en fer articulé sur la goupille également : la contre-chape.

« Il y a quatre parties dans une boucle; le tour, qui retient le nom de boucle; l’ardillon, la goupille et la chape : la goupille traverse le tour, l’ardillon et la chape; les pointes de l’ardillon portent sur le tour supérieur de la boucle. » Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, 1753. Article chape.

Le site « American Duchess » qui produit de très belles répliques de souliers historiques pour femme, spécialement du XVIIIe siècle, ainsi que de belles répliques de boucles, propose une vidéo démonstrative très claire.