« Rendez-moi mes boucles ! » … Un pamphlet sceptique en 1790

En 1790, un pamphlet anonyme affiche, sur le gimmick « Rendez-moi mes boucles », son scepticisme sur la Révolution française, résumée au sacrifice patriotique des boucles de chaussures d’argent. En voici le texte intégral.

Un pamphlet sceptique sur la Révolution française et le sacrifice patriotique des boucles d'argent : rendez-moi mes boucles !

Rendez-moi mes boucles. A Messieurs de l’Assemblée Nationale.

[1790]

Faites-moi la charité, je n’y vois goutte.

J’étais aveugle lorsque les comices de l’empire français se renouvelèrent. On me dit que tout était dans le désordre, qu’il n’y avait plus d’argent pour payer les pensions des grands seigneurs, leurs maîtresses, leurs valets, leurs menins ; qu’il était plus juste que je donnasse mes boucles [1], sous le prétexte qu’elles serviraient à la patrie, qui n’a cependant besoin que de courage, que de bras & d’hommes vertueux : je le crus. L’on accaparait les grains & les farines ; nous manquions de pain ; le fus néanmoins ébahi quand j’entendis de beaux discours ; l’on m’ajouta que je ferais riche, si je donnais mes boucles ; je les donnai ; mais comme l’on m’a trompé, que je n’ai pas de pain, rendez-moi mes Boucles.

L’on me dit que les Français avoient conquis leur liberté ; je le crus, parce que je n’y vois pas. Mais pour assurer cette liberté, il fallait en boucler les ennemis ; je donnai donc mes Boucles aux Représentants de la Nation ; quel usage en ont-ils fait ? nous le verrons. Mais je croyais être libre ; je courus â tâtons ; je tombai dans un fossé ; j’appelai à mon secours, & l’on me répondit que j’étais libre , que je devais être content. Je me désespérais : alors on me demanda un louis d’or pour me retirer ; je ne l’avais pas. On exigea le quart de mon revenu, accompagné de plusieurs autres ; j’y consentis, & m’aperçus que l’on m’avait retiré du précipice. Ah ! M’écriai-je, j’en ferais sorti à meilleur marché, si j’avais eu mes Boucles. Rendez-moi donc mes Boucles !

Un maître imprimeur (M. Knapen fils) a été le premier à faire le sacrifice de ses Boucles pour la patrie (grand effort vraiment de patriotisme pour un jeune homme qui doit être un jour affligé de 15000 liv. de rente !) ; & à conseiller, d’après un calcul bien raisonné, à tous les bons citoyens de marcher sur ses traces, que dans ce seul moyen la patrie trouverait de grandes ressources pour s’acquitter de sa dette. Ses confrères, plus prudents, quoique cependant très aisés, (hé ! quel est celui d’entr’eux qui ne l’est pas, à moins qu’il n’ait manqué de conduite) ont prévu qu’ils allaient en faire un bien plus grand, & en conséquence n’ont pas résolu de suivre son avis. (Aussi ont-ils été mal reçus de l’Assemblée, lorsqu’ils ont réclamé contre l’abolition des anciens privilèges typographico-despotiques !) Les Députés, au contraire, voyant dans ce sublime plan une grande spéculation d’intérêt personnel, n’ont pas tardé à prendre les Boucles de cuivre, (2 ) ditesBoucles à la Nation… Mais moi qui n’ai pas quinze mille livres de rente, qui ne suis pas imprimeur, qui n’ai pas l’honneur d’être Député ni d’avoir dix-huit liv. par jour, & qui au contraire ai des enfants & pas de pain à leur donner, j’ai grand besoin de mes Boucles, monnayées ou non. Ainsi rendez-moi donc mes Boucles,telles qu’elles sont.

Des barbiers, des perruquiers, des étuvistes, des chapeliers, à qui j’avais vendu des marchandises, ont refusé de me payer, parce qu’ils n’avoient pas d’argent, & qu’ils avoient donné leurs Boucles ; l’on m’a rit au nez. J’ai dit qu’il fallait être juste avant d’être bienfaisant.  Tout le monde s’est moqué de moi ; mais pour m’en consoler, rendez-moi mes Boucles.

Les coiffeurs & coiffeuses, les marchandes de modes, les fabricants de gazes & de linons, & tous ces ouvriers que ces fabriques emploient, ont cru que leur commerce allait fleurir ; ils se sont dépouillés, comme moi, de leurs Boucles & de leurs bijoux : mais comme ils ont songé creux, chacun mourant de faim, & se trouvant sans travail, vous dit, à mon exemple, rendez-moi mes Boucles.

Manufacturiers de draps & de soie, horlogers, plumassiers, éventaillistes, sondeurs, doreurs, médaillonnistes, tapissiers, miroitiers, orfèvres, joailliers, peintres, sculpteurs, ébénistes, papetiers, enlumineurs, tireurs d’or & graveurs, ont donné leurs Boucles, croyant qu’elles leurs rapporteraient du bénéfice au centuple, que le commerce languissant reprendrait des forces ; les imbéciles se sont trompés ; ils ont dit que la folie du jour les avait aveuglés. Mais leurs métiers sont au diable ; leurs bijoux & leurs Boucles sont ad apostolos ; ils n’en ont plus de nouvelles, & sont réduits à la plus affreuse misère ; & s’ils avoient leurs Boucles, le boulanger ne leur ferait pas la grimace ; il me la ferait pas non plus : rendez-moi donc mes Boucles.

Le monarque, les princes, leurs ministres, le maire, les administrateurs, ont donné leur argenterie, leurs bijoux & leurs Boucles, pour faire de la monnaie. Le peuple, toujours singe des grands & de ses Députés, les a imités. Cependant le numéraire devient rare de plus en plus. Les Députés n’ont point renoncé à leurs appointements, malgré leurs gros revenus ; ils n’ont fait le sacrifice que d’une mauvaise paire de boucles. Dites-moi, je vous en prie, qui a la clef de la monnaie & du trésor ; car des objets, aussi considérables ne sont pas invisibles ou ne doivent pas l’être. Je sais que le district des Cordeliers a saisi & arrêté des voitures chargées de lingots d’or, qu’on transportait dans escorte à Limoges, tandis qu’on affectait le plus grand soin pour escorter la monnaie qu’on portait au trésor royal, quoiqu’il n’y eût pas de danger ni de risque. Pourquoi cette affectation ? Je ne suis pas devin : cela m’est indifférent ; mais rendez-moi mes Boucles !

Un de mes amis me disait, au sujet de ce transport de lingots d’or, qu’on faisait clandestinement : Ce sont nos boucles & nos bijoux que l’on envoie en purgatoire, pour les purifier, parce qu’elles ont été infectée s par les mains des Aristocrates qui les ont touchées ; mais pour le billon, c’est la monnaie des gueux & des pauvres qu’on porte en parade dans le paradis du trésor royal. Quant à moi, j’aimerais mieux être dans le purgatoire des riches & y avoir tout en abondance, que d’être en paradis avec des gueux, & manquer de tout ; mais pour parvenir à l’île de la félicité, il faut un viatique ; ainsi rendez-moi mes Boucles.

Ma femme avait balayé à sept heures & demie du matin, selon les règlements de police ; il faisait une pluie du diable ; des voitures passèrent par-devant ma porte, & répandirent les boues que la pluie avait délayées. Ainsi , pour récompenser ma femme du don patriotique quelle avait généreusement fait de ses boucles & bijoux, aux dépens de notre pot-au-feu, on l’a assignée & condamnée à l’amende, comme si elle pouvait disposer des éléments. Elle n’avait pas six francs pour payer l’amende ; on l’a donc mise en prison : mais pour la faire sortir, rendez-moi mes Boucles.

Les traiteurs, les rôtisseurs, les pâtissiers, les cuisiniers, ont donné leurs boucles & leurs bijoux à l’Assemblée Nationale ; & par un enthousiasme patriotique ils ont donné leurs casseroles, leur chaudières , & tous leurs ustensiles, pour faire des boucles de cuivre. Comme les princes, les ducs, les nobles & les riches financiers se sont retirés chez l’étranger ou dans leurs terres, y ont fait transporter ou enfouir leurs trésors ; tous ces traiteurs, rôtisseurs, pâtissiers, cuisiniers, ont été forcés de plier bagage. Ils meurent de faim, & moi je suis encore plus malheureux qu’eux. Ainsi rendez-moi mes Boucles.

Les prélats, les abbés ont restitué les biens de l’église à la nation ; les Députés les vendront, en feront un emploi à leur volonté ; mais les pauvres, de force ou d’autre, en seront privés, n’auront plus de ressources ; on aura écorché & même dévoré le mouton au lieu de rendre seulement la laine. N’importe la régénération ne sera point parfaite, ou rendez-moi mes Boucles.

Quand j’ai vu les abbés de cour en règne, tous les présidents, conseillers, & seigneurs ou militaires, portaient leurs cheveux & le manteau en abbés de cour ; quand on ne permettait qu’aux militaires & gentilshommes l’entrée des maisons royales, tous les Français portaient l’épée. Quand on a permis au menu peuple d’y entrer sans épée, alors les militaires ont quitté l’épée ; mauvais présage. Quand on a parlé des montgolfiers, des ballons, tous les Français étaient physiciens. Quand on a parlé des États généraux, tous les Français sont devenus politiques. Quand on a parlé de dons patriotiques, tous les Français n’ont eu qu’un même esprit. Quand on a parlé de liberté, tous les Français se sont crus libres ; & courant confusément & sans ordre, se sont tous donné du nez à terre. Quand on a parlé de soldat citoyen, tout le monde a voulu être garde-national, & chacun a abdiqué en effet son état, quoiqu’il en ait conservé l’apparence chez lui. Le Français est une véritable girouette; mais quand on demandera compte de tous les dons patriotiques, de l’emploi des recettes, le rendra-t-on ? Sera-t-on fidèle ? Cette manie sera-t-elle imitée, si quelqu’un en donne l’exemple ? Au surplus cela ne me regarde pas ; mais rendez-moi mes Boucles.

Tout le peuple du bas étage, ruiné par les largesses patriotiques, parce qu’il est imprudent, inconséquent & mauvais spéculateur, tombe à la charge des riches ; mais les gros richards, geôliers de leurs coffres-forts, ont recours à des quêtes qu’ils font pour les malheureux, à la réserve de la façon & du contrôle qu’ils estiment à leur gré. Les impositions tombent sur les faibles, & sont un revenu aux grands ; car l’on fait que ceux qui ont le maniement des deniers des pauvres, se sont toujours enrichis aux dépens des pauvres. Mais si l’on avait laissé les boucles & les métiers battants des artisans, ils auraient des ressources ; C’est pourquoi rendez-moi mes Boucles.

Les magistrats, les procureurs, les huissiers, les notaires, les commissaires, qui ont acheté des charges à un prix exorbitant, ont trouvé le secret de s’emparer de l’administration des municipalités, & de toutes les places lucratives, civiles & militaires, pour se dédommager de leur première profession. Ils ont porté leur esprit de rapine dans celle-ci ; tant mieux pour eux, tant pis pour les Français : c’est une source de bonheur pour les uns, & de destruction pour les autres. Mais moi qui n’ai aucune ressource… soyez justes & rendez-moi mes Boucles.

J’ai été condamné injustement & par défaut, à une amende de vingt livres. Je me suis adressé à un avocat pour revenir par opposition ; mais j’avais donné tous mes bijoux ; je n’avais plus le sou. Il n’a pas voulu me défendre sans argent. Je fuis obligé de me cacher pour n’être pas arrêté ; & si je n’eusse pas été si bon patriote, ou si sot, j’aurais de d’argent, je me défendrais : c’est pourquoi rendez-moi mes Boucles.

Eh bien ! Messieurs, ou Messeigneurs ; car je ne suis pas chiche de titres, que ne me dites-vous, que ne dites-vous aux Français ; vous nous avez donné votre argenterie, votre or, vos bijoux & vos boucles. Nous avons fait battre aussitôt la monnaie ; & pour vous convaincre de notre franchise & de notre fidélité ; nous avons fait apposer le mois & l’an 1789, avec la légende de Louis XVI, Roi des Français, afin que les citoyens ne puissent point confondre l’ancienne monnaie avec la nouvelle. Nous vous donnons des écus & des louis de notre façon, en espèces & non en papier. Nos espèces sonnantes ne font point équivoques ; elles circulent dans toutes les bourses, les places publiques, les banques & les comptoirs ; mais si vous n’êtes pas encore contents & satisfaits, nous vous rendront vos Boucles.

[Note 1, page 1] Je ne peux concevoir comment la nation française s’est abusée & s’abuse encore jusqu’au point de se défaire de ses boucles & bijoux. On ne fait de tels sacrifces que lorsque toutes les ressources font épuisées, à la fuite d’une guerre désastreuse ; & si nous venons à en essuyer une, d’où en ferons-nous, donc ? quels moyens emploierons-nous pour la soutenir ? Depuis cette époque du patriotisme français le numéraire devient plus rare de jour en jour. Mais, me répond un plaisant, il faut bien entretenir dans le luxe nos princes & seigneurs, dans le pays étranger ; d’ailleurs, en échange de votre or, l’on vous fabrique de bonne monnaie en beau papier ; vous n’aurez à craindre pour celle-là que le feu & l’eau. Vous pourrez encore comparer ces billets à des billets de mort, parce qu’ils annoncent l’extinction totale de la France.

[Note 2, page 4] Comment les restaurateurs de la monarchie française n’ont-ils pas prévu qu’en adoptant les boucles de cuivre, ils allaient mettre sur le peuple un impôt tout à la fois désastreux & dèshonorant, en tirant de chez l’étranger, à notre propre détriment, toutes ces matières, boucles & montures. Combien de milliers en avons-nous fait venir d’Angleterre ? & combien de millions en espèces leur avons-nous envoyés pour ce seul objet de caprice ? Voilà, en vérité , ce qu’on peut appeler de grandes vues de spéculation !

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