Les « enganteurs d’attaches »

Les boucles de souliers sont des joyaux très apparents; et attirent bien des convoitises. La bienséance autant que la prudence commandent au XVIIIe siècle de ne pas porter en ville des boucles d’or et de pierreries, et de les réserver aux intérieurs. Néanmoins, les boucles d’argent motivent des vols et des agressions parfois mortelles, de même que les boucles d’imitation (en similor, pomponne, strass etc.) et les boucles précieuses d’imprudents ostentatoires…. Les voleurs de boucles sont, dans leur argot, des « enganteurs d’attaches ».

L’argot des voleurs est bien connu des parisiens au XVIIIe s. Le Jargon de l’Argot réformé, publié en 1628 par Chéreau, marchand drapier de Tours, est réédité très souvent jusqu’en 1849. Les comédiens Grandval père (1676- 1753) et surtout fils (1710-1784) popularisent un genre  et un parler « poissard », abondamment repris par Vadé (La Pipe cassée, 1743), Caylus, dans ses Oeuvres badines (1757), Lécluse , ou Bouchard (Madame Engueule, 1754). Le Rat du Châtelet, en 1790, rapporte des conversations argotiques assez savoureuses, d’autant que l’auteur se dissimule derrière une candeur feinte : « J’eus beau faire pour écouter, j’entendis tout et ne compris rien ; c’était, je crois, un composé de mots grecs, hébreux et français. Combien j’ai regretté de n’avoir pas étudié toutes les langues ; j’aurais, peut-être, appris bien des choses. »

Les boucles sont donc les « attaches ». On précise souvent « attaches de passes » ou « attaches de passifs » pour boucles de souliers. On les détaille aussi selon leur matière; on trouve « attaches brillantes » pour les boucles précieuses. Les « attaches de cé » sont les boucles d’argent ( On trouve couramment « cé » pour l’argent métal au XVIIIe et début XIXe s., sans que l’étymologie n’en semble évidente. Le Rat du Châtelet (1790) indique par exemple « bêtes à cornes en cé », pour fourchettes en argent). On trouvera aussi, toujours dans le sens de « boucles de souliers en argent », « attaches d’auber » ou « attaches d’huile ». Les boucles d’or massif sont, elles, les « attaches d’orient ».

Oudry, illustration pour "Le mari, la femme et le voleur" de Jean de La Fontaine.

Un chant épique entendu par en 1811, et publié par Chabot en 1834, rapporte une agression sur le Pont-au-Change :

« Dessus le pont au Change
Certain valet de chambre
S’écria au charron ;
Et moi qui suis bon drille,
Sûr, je vais droit au pentre
Enganter son chasson.

Son chasson, sa toquante,
Ses attaches brillantes,
Ses passifs radoucis,
Son frusque et sa lisette,
J’ai enganté sans cesse,
Puis j’ai défouraillé. »

Notons que les « passifs radoucis » sont des souliers luxueux, de peau fine ou de soie.

De même, en 1828, Vidocq, dans ses supposés Mémoires, rapporte un chant dans lequel un bourgeois (un « chêne ») est assassiné et dépouillé . La description de ses atours est minutieuse…

« J’ai sondé dans ses vallades,

Son carle j’ai pessigué,

Son carle, aussi sa toquante,

Et ses attaches de cé

Son coulant et sa montante,

Et son combre galuché

Son frusque, aussi sa lisette,

Et ses tirants brodanchés. »

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