Archives Mensuelles: mai 2013

Etude d’une boucle Empire

Une boucle de soulier d’époque Empire est mise en vente par la Maison Osenat, dimanche 9 juin 2013 à Fontainebleau. Il s’agit d’une boucle à système à contre-chape, en argent vermeillé. Si l’estimation de l’objet est très exceptionnellement haute (350/400E), 8 fois supérieure à l’estimation moyenne, il faut saluer le travail remarquable de la prestigieuse maison de vente aux enchères.

Le descriptif de l’objet donne toutes les précisions utiles : « fine boucle de soulier en vermeil. Encadrement ciselé d’une suite de rinceaux feuillagés, fleurs et pommes de pins. Système d’attache en acier à double ardillon. 6,8 cm x 4,5 cm. B.E. Premier Empire. » En outre, les poinçons ont été scrupuleusement étudiés : « Poinçon de titre Coq 2, département 800, Mercure 1809. Poinçon de moyenne garantie Paris. Poinçon « J.H.B. Double» »

Boucle de soulier en vermeil, 6,8 cm x 4,5 cm de l'orfèvre parisien J.H. Brahy, entre 1809 et 1820.

Boucle de soulier en vermeil, 6,8 cm x 4,5 cm, de l’orfèvre parisien J.H. Brahy, entre 1809 et 1820. © Osenat

Le poinçon de titre nous informe sur le titre d’argent composant la boucle. Il représente un coq avec le chiffre 2 : c’est le coq de 2e titre, soit 800 grammes d’argent pour mille grammes. L’étude Osenat précise « Département », variante du coq 2 propre aux départements. La boucle en argent est donc un ouvrage régional, ou du moins vérifié hors de Paris. Le poinçon « Mercure 1809 » indique que l’ouvrage a été recensé en 1809. En effet, pour limiter les fraudes, sous l’Ancien Régime, en 1722, a été ordonnée la recense des objets en métal précieux. Après la Révolution, deux autres recenses seront ordonnées, en 1809 et 1819. La boucle porte la marque de la recense de 1809, une tête de Mercure.

Il porte également le poinçon de moyenne garantie de Paris, la tête d’Athéna.

Par ailleurs, un autre poinçon indique « JHB Double ». C’est le poinçon insculpé par le maître orfèvre J.H. Brahy en 1809-1810, biffé en 1820. Il s’agit d’un « poinçon de plaqué ». Le poinçon de plaqué est un poinçon carré créé en 1797 pour distinguer les ouvrages en métaux précieux des ouvrages plaqués qui se popularisent en France à partir de 1769 par l’industrie de l’orfèvre Huguet, et surtout de 1788 par celle de Daumy et Turgot, dans le célèbre hôtel de Pomponne. Le poinçon de plaqué doit nécessairement faire apparaître le mot doublé ou plaqué en toutes lettres ( les termes « doublé » et « plaqué » ne semblent pas avoir fait l’objet légalement d’une distinction et sont utilisés indifféremment). D’où le poinçon carré « JHB Doublé ».

Sa réclame annonçait : « La Boucle d’’or, d’’argent et doublée d’’or », 37 rue neuve St Médéric (actuellement rue Saint-Merri).

Je ne saurais pourquoi cette boucle d’argent ainsi doublée d’or par les soins de Brahy est réalisée en province, et doublée à Paris. Peut-être Brahy y était-il établi avant 1809 ? Ou bien achetait-il en province une production qu’il doublait à Paris ? Ce qui est certain c’est que la boucle de souliers « doublée d’or » est une industrie dans laquelle Brahy s’est spécialisé. Du reste, son successeur en 1819, Deribaucourt, est référencé « Deribaucourt, successeur de Brahy, r. Neuve-Saint-Médéric, Fabricant de Doublé » dans l’Almanach des Commerçants de Paris pour l’Année 1820.

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Les boucles du costume : boucles de chaussures, de culotte, de col, de chapeau…

Au XVIIIe s., la boucle de chaussure est l’une des boucles à système du costume masculin et féminin. « Pendant plus de 150 ans, écrit François Doré dans Les Boucles de Costume en France (Ed. Massin), de 1650 à 1830 environ, les boucles ont été étroitement prises en compte et associées aux choix vestimentaires. Paradoxalement ce sort commun du costume et de l’accessoire découle de ce que l’on pouvait à son gré, et selon son humeur, les circonstances et les exigences du dernier cri, dissocier les boucles du vêtement. »

De fait, on trouve parfois les boucles de chaussures réunies dans un même écrin avec une paire de boucles plus petites, dont la chape est en général en forme d’ancre : les boucles de culotte, dites aussi boucles de jarretières. Fixée sous le genou, au bas de la culotte, la boucle permet un ajustement plus précis de la culotte à la jambe. L’ardillon à double pointe se fiche dans le serrant de la culotte.

Elijah Boardman, peint par Ralph Earl en 1789, arbore fièrement boucles de chaussures et boucles de culotte

Elijah Boardman, peint par Ralph Earl en 1789, arbore fièrement boucles de chaussures et boucles de culotte

Une parure XVIIIe en argent, or et pierres du Rhin présentant dans un même écrin une paire de boucles de souliers et une paire de boucles de culotte

Une parure XVIIIe en argent, or et pierres du Rhin présentant dans un même écrin une paire de boucles de souliers et une paire de boucles de culotte

On trouve également, dans le costume masculin, des boucles de col. A l’origine militaire, notamment chez les grenadiers, le « tour de col » ou « stock » est une bande de cuir ou, le plus souvent, de tissus armaturé de crin de cheval ou de carton. Il règne vers 1750-1760 dans le costume civil. Il entoure le cou et s’ajuste à l’arrière par une boucle très spécifique, qui se reconnait par sa chape munie d’agrafes et son ardillon triple ou quadruple.

Le tour de col de Jean-Charles Garnier d'Isle est retenu par une boucle de col, sans doute similaire à celle représentée sous le portrait

Le tour de col de Jean-Charles Garnier d’Isle est retenu par une boucle de col, sans doute similaire à celle représentée sous le portrait

Les autres boucles principales sont les boucles de chapeau, essentiellement décoratives, placées à la base du tube du chapeau en tronc de cône, et les boucles de manchon. Les boucles de ceintures, inusitées dans le costume civil avant 1780, apparaissent dans le costume féminin à la fin du XVIIIe puis se généralisent au début du XIXe.

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Les boucles du prince de Galles, futur George IV

George, prince de Galles en 1792, miniature sur ivoire, © National Portrait Gallery, Londres

George, prince de Galles en 1792, miniature sur ivoire, © National Portrait Gallery, Londres

George Auguste Frederick, prince de Galles, futur George IV (1762-1830) est connu pour ses extravagances, sa coquetterie, et sa vie désordonnée par des excès d’alcool et d’amours. Ce « prince obèse, futile, égocentrique, capricieux, dépensier, narcissique et coureur de jupons invétéré » qui « n’hésitait pas se montrer en habit de satin rose avec des perles et un couvre-chef orné d’une multitude de sequins« , selon Wikipedia, est aussi notoire pour sa relation complexe avec le Beau Brummel. Avant même cette rencontre cependant, il est « notoire » – c’est à dire que les biographes de George IV le reprennent à l’envi sans sourcer leur affirmation – que le prince de Galles aurait, dans les années 1780, lancé la mode d’une nouvelle forme de boucles de chaussures inspirée par les boucles d’Artois.

Par exemple, dans l’Histoire de la vie et du règne de George IV, par William Wallace, publiée juste après la mort du prince en 1831 :
« L’exemple dissipé et frivole du comte d’Artois à la cour de France a influencé le prince de Galles. Dans un esprit de rivalité avec le prince de France, il a « lancé« , comme on disait, « une nouvelle boucle de chaussure dans le beau monde » [en français dans le texte]. La mesure réglementaire de cette nouvelle boucle était de « cinq pouces de long sur un pouce de large, couvrant le pied jusqu’à quasiment toucher le sol de chaque côté ». Un schisme survint dans le « beau monde », les plus jeunes adoptant la nouvelle boucle étroite, les plus vieux restant fidèles à la vieille et orthodoxe boucle large. Cette anecdote semblera triviale aux lecteurs sérieux, mais elle peut piquer la curiosité des amateurs de mode. »

Ce qui est sûr, c’est que de telles boucles, longues de 12 cm pour 3 cm de largeur environ, existèrent dans le « beau monde » anglais à la fin du XVIIIe siècle. On les appelle « boucles du prince de Galles » ou « boucles de George IV ».

Boucles anglaises en argent doublé à la mode du prince de Galles, vers 1790. 12 x 4,5 cm. Collection de l'auteur.

Boucles anglaises en argent doublé à la mode du prince de Galles, vers 1790. 12 x 4,5 cm. Collection de l’auteur.

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L’escarpin masculin, à boucle… ou pas.

Les gouaches de Lesueur, sous la Révolution, permettent de voir le décolleté progressif du soulier masculin. Ici, vers 1790, la boucle est positionnée très bas sur le soulier, qui n'est pas encore à proprement parler un escarpin

Les gouaches de Lesueur, sous la Révolution, permettent de voir le décolleté progressif du soulier masculin. Ici, vers 1790, la boucle est positionnée très bas sur le soulier, qui n’est pas encore à proprement parler un escarpin

L’escarpin n’est pas une chaussure féminine à haut talon. En français, l’analogie avec l’adjectif « escarpé », avec lequel il est pourtant sans lien étymologique direct, entretient cette méprise assez fréquente. L’escarpin est un soulier masculin plat et léger ne couvrant pas le cou de pied ; il est réalisé le plus souvent d’une pièce  de cuir,  et ne nécessite pas de système de fermeture : il s’enfile. Pouvant être ôté et remis très rapidement, commode et tenant au pied, il est plutôt une chaussure de travail et d’intérieur, pour les domestiques. Son nom vient de l’italien « scarpino », petit soulier, diminutif de scarpa, le soulier. Mais il prend également en français, semble-t-il dès le XIVe siècle, le nom de « pompe », peut-être par analogie avec le son qu’il produit en marchant ou parce que, très décolleté, il prend facilement l’eau. Il a donné en français le terme argotique pompe, et le terme anglais « pump », soulier décolleté de cérémonie, escarpin.

La mode masculine, à la fin du XVIIIe s., voit le soulier se décolleter progressivement pour prendre peu ou prou la forme d’un escarpin. Mais il conserve encore, sous la Révolution et l’Empire, un système de fermeture (bouffette de rubans ou boucle) qui devient vers 1830 uniquement décoratif puisque l’escarpin, désormais très décolleté, peut aisément s’enfiler.

L’escarpin demeure en France, durant le XIXe siècle, jusqu’en 1900 environ, le soulier de cérémonie. Outre-Manche, il conserve ce statut tout au long de la période victorienne puis edwardienne, et même jusqu’aujourd’hui, ainsi qu’aux Etats-Unis. Il est à boucle (décorative) ou bouffette, puis a partir du milieu du XIXe siècle jusqu’aujourd’hui à nœud de gros-grain sous le nom de « opera pumps », américanisé en « oprah pumps », ou « court shoe ». Voici une galerie d’escarpins masculins, de la Révolution à nos jours.

Escarpins à boucles portés par Louis XVI dans le tableau de Louis Hersent. Attention, c'est une oeuvre réalisée en 1817.

Escarpins à boucles portés par Louis XVI dans le tableau de Louis Hersent. Attention, c’est une oeuvre réalisée en 1817.

Souliers partiellement décolletés de l'empereur Napoléon, par David, en 1812

Souliers partiellement décolletés de l’empereur Napoléon, par David, en 1812

Escarpin à boucle (réplique) par Robert Land Historic Shoes

Escarpin à boucle (réplique) par Robert Land Historic Shoes

Escarpins masculins, vers 1830

Escarpins masculins, vers 1830

Napoléon III en tenue civile de gala, portant des escarpins, par Cabanel (1865)

Napoléon III en tenue civile de gala, portant des escarpins, par Cabanel (1865)

Oscar Wilde en escarpins

Oscar Wilde en escarpins

Escarpins à la cour du roi Edouard VII d'Angleterre, vers 1901. Le roi porte des escarpins à nœud de gros-grain, les autres dignitaire des escarpins à boucles, essentiellement décoratives et peut-être factices.

Escarpins à la cour du roi Edouard VII d’Angleterre, vers 1901. Le roi porte des escarpins à nœud de gros-grain, les autres dignitaire des escarpins à boucles, essentiellement décoratives et peut-être factices.

Georges V et les premiers ministres du Commonwealth en 1926

Georges V et les premiers ministres du Commonwealth en 1926

Le prince Charles consacrant l'usage de l'escarpin comme "formal shoe", en 2012

Le prince Charles consacrant l’usage de l’escarpin comme « formal shoe », en 2012

Escarpin masculin par Shipton and Heneage

Escarpin masculin par Shipton and Heneage

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