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Des boucles de souliers en broderie

Cette paire exceptionnelle de boucles de souliers en broderie métallique a été chinée en Normandie. Nous n’avons aucune information sur sa provenance.

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Boucles de souliers en broderie métallique vers 1780. Photo P. Ternisien pour l’auteur.

A l’examen, il s’agit d’une forme typiquement XVIIIe, d’époque Louis XVI (années 1780).

Elles mesurent chacune 5,5 x 8,5 cm projetées et 5,5 x 14 cm développées. Elles sont donc très arquées. Elles pèsent environ 37 / 38 gr. chacune.

Ces boucles sont brodées sur un tissu crème cousus sur un « squelette » de boucle en acier, manifestement conçu pour être recouvert de tissu et/ ou brodé. Le système, parfaitement fonctionnel, est en acier, à double ardillon particulièrement long.
La chape est légèrement trapézoïdale. Le travail des fils est visible au revers  (photo 2) : la broderie est grossièrement appliquée sur le squelette métallique de la boucle.

Ces boucles brodées étaient certainement destinées à un usage précis, car elles sont à la fois tout à fait fonctionnelles et très délicates. Peut-être pour une tenue de cérémonie ?

 

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Le travail des fils et le tissu support visible au revers. 

 

La boucle de soulier dans l’œuvre de Louis Léopold Boilly (1761-1845)

Célèbre portraitiste, le peintre Louis Léopold Boilly est aujourd’hui principalement connu pour ses scènes de genre. Elles ne représentent pourtant qu’une petite partie de son oeuvre prolixe : on compte environ 4500 portraits pour 500 scènes de genre.
Observateur attentif d’une société parisienne en pleine mutation, de la Révolution à la Restauration, il représente avec acuité un quotidien recomposé. Il peut réunir dans une même toile, comme dans la rue de Paris, des personnages d’âges et de conditions extrêmement diverses. Au-delà des qualités esthétiques de ses compositions délicates, la grande précision des costumes, des décors, des postures de ses œuvres est souvent étudiée à des fins documentaires. Quand Boilly commence sa carrière, dans les années 1780, la boucle d’argent large, dite à la d’Artois, couvrant le cou de pied est l’ornement du soulier élégant. On le note clairement sur les chaussures de l’Amant Constant, une oeuvre de jeunesse.

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Louis Léopold Boilly, l’Amant constant, vers 1780

Dans le portrait de la famille Gohin (1787), on observe que le jeune homme élégant comme le patriarche arborent ces larges boucles d’argent.

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Louis Léopold Boilly, La famille Gohin, 1787 – Musée des Arts décoratifs, Paris, DR.

Sous la Révolution, dès les grandes fontes de bijoux de l’automne 1789, comme nous l’avons exposé dans la brève histoire de la boucle de soulier, l’usage de la boucle d’argent tend à disparaître. En effet, les patriotes sont invités à donner leurs boucles d’argent pour la Nation. Boilly a réalisé plusieurs portraits en pied de révolutionnaires. Observons Robespierre, vers 1791, et d’Averhoult, président de l’Assemblée législative, en 1792. L’un et l’autre sont des hommes aux idées politiques progressistes qui demeurent attachés aux modes de l’Ancien Régime. Robespierre porte jusqu’à sa mort la perruque poudrée à frimas, comme d’Averhoult. Il n’est donc pas étonnant que l’on trouve à leurs pieds ces larges boucles.

Celles de Robespierre, de forme presque carrées, sont sobres et classiques, particulièrement élégantes sur des escarpins fins à bouts pointus.

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Louis Léopold Boilly, Robespierre, v. 1791, Palais des Beaux-Arts de Lille, DR

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Boilly, Robespierre, détail des souliers

Celles de d’Averhoult, en 1792, sont spécialement remarquables : ovales et larges, elles couvrent presque tout le pied. C’est une forme caractéristique de la toute fin des années 1780, qui montre chez d’Averhoult un réel souci de l’apparence. Nous en présentons une dans cet esprit ci-dessous. Notons également que, étonnant peintre des détails, le peintre a figuré la goupille centrale de la boucle sous le cuir des pattes de quartier : le système de fermeture se devine.

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Louis Léopold Boilly, Portrait de Jean Antoine d’Averhoult, 1792.

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Boilly, Portrait de d’Averhoult, détail des souliers. La goupille centrale se devine sous le cuir.

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Large boucle de soulier ovale, par Jean-Antoine Gagnedenier, Paris 1789- Coll. APS

Les boucles de soulier de d’Averhoult sont d’autant plus remarquables qu’elles sont très modernes pour son temps, un véritable accessoire de mode. A l’inverse, à partir de 1800, dans l’oeuvre de Boilly, la boucle de soulier devient l’accessoire du notable de l’Ancien Régime survivant comme un fantôme dans la modernité.

Dans l’Atelier de Houdon, vers 1804, le notable d’âge mûr qui se fait portraiturer – parfois identifié comme étant Laplace ou Monge – porte des boucles d’argent. L’ensemble de son costume évoque d’ailleurs la fin du règne de Louis XVI plutôt que les années 1800 : perruque poudrée, habit, culotte courte également munie de boucles d’argent. On observera, toujours dans le goût du détail propre à Boilly, le nuage de poudre tombé de la perruque sur le col du personnage…

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Louis Léopold Boilly, l’Atelier de Houdon, vers 1804, Musée des Arts décoratifs, Paris, DR.

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Boilly, l’Atelier de Houdon, détail

Dans l’Entrée du Jardin turc (1812), seul un vieil homme corpulent, vêtu comme sous l’Ancien Régime, perdu dans ses rêveries nostalgiques, à droite de la composition, porte des boucles sur ses souliers usés. Ce sont de petites boucles rectangulaires, à la mode sous l’Empire, mais, on le voit, déjà réservées à une forme d’esthétique passéiste.

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Louis Léopold Boilly, Entrée du Jardin turc, 1812, Getty Museum, DR.

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Boilly, Entrée du Jardin turc, détail. (Dans l’angle supérieur droit, Boilly s’est représenté)

La toile la plus représentative de cette tombée en désuétude de l’accessoire est certainement, à notre goût, l’Intérieur d’un café ou le Jeu de dames, vers 1824. Comme souvent dans les scènes de genre de Boilly, différents types sociaux sont représentés. Ici, un homme dans la force de l’âge dispute une partie de dames contre un vieillard. Le jeune bourgeois, en pantalon, redingote et haut-de-forme, représente la société moderne de la Restauration. Il porte les cheveux naturels, les favoris et la moustache. L’élégance simple de son vêtement, le ruban de la Légion d’honneur à sa boutonnière, témoignent de sa réussite sociale. Face à lui, le vieillard cacochyme est le fantôme d’une société engloutie par la Révolution. Son habit à la mode de Louis XVI, sa culotte, ses bas de soie, sa perruque blanche, sa croix de Saint-Louis – qui fait pendant à la Légion d’honneur du bourgeois – tout fait de lui un survivant de l’Ancien Régime, sans doute revenu d’Emigration. Ses larges boucles de souliers d’argent, à la mode des années 1780, sont l’accessoire de sa sénescence. Il est le seul de cette composition à en porter encore, au bout de ses longues jambes maigres. Il semble maugréer, comme le personnage du pamphlet contre-révolutionnaire « Rendez-moi mes boucles ! »

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Louis Léopold Boilly, Intérieur d’un café, v. 1824 – Domaine de Chantilly, Musée Condé, DR.

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Boilly, Intérieur d’un café, détail des souliers à boucles

 

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Large boucle de soulier rectangulaire en argent d’époque Louis XVI, collection APS

Pied gauche, pied droit…

Dessin de soulier XVIIIe, dans lequel la parfaite symétrie de la semelle est représentée (In M. Leloir, Histoire du Costume, 1933)

Dessin de soulier XVIIIe, dans lequel la parfaite symétrie de la semelle est représentée (In M. Leloir, Histoire du Costume, 1933)

Au XVIIIe s., comme le plus souvent depuis la Renaissance, les souliers d’homme sont en général identiques pour le pied droit et pour le pied gauche. Et la semelle en est parfaitement symétrique, pour être interchangeable. On lit de toutes sortes d’explications fantaisistes sur ce point (1). Il s’agit d’un choix pleinement conscient de l’élégance, c’est-à-dire uniquement esthétique au détriment du confort.

Dans l’Art du Cordonnier (1767), François-Alexandre de Garsault (1693-1778) le note : « Dans les formes ordinaires [de souliers masculins], les renflements et rétrécissements du contour de la plante du pied sont égaux à droit [sic] et à gauche, de façon que le dessous de la semelle […] représente une figure régulière; cela n’est cependant pas dans la nature […] ».

La préoccupation est clairement uniquement élégante : les semelles sont ainsi parfaitement symétriques, et parfaitement identiques. Dans l’usage, cela s’avère tout-à-fait inconfortable, mais que ne sacrifie-t-on pas à son confort parce que c’est « à la mode » ou parce que c’est l’usage ? Cela oblige notamment à changer régulièrement les chaussures de pied, afin de préserver l’équilibre de la forme. « C’est pourquoi on est communément dans la nécessité, pour peu qu’on soit marcheur, de changer tous les jours ses souliers de pied, afin de faire revenir en leurs places les semelles que le pied avait poussées en dehors la veille, moyennant quoi, on leur rend perpétuellement leur régularité (…) ». Ce système a de nombreux inconvénients : « ce mouvement journalier doit les corrompre et les user plutôt; et le pied qui, pour ainsi dire, les remet toujours en forme, a un office qui, quand les souliers sont neufs, ne laisse point de le gêner ».

Mais, quels que soient les inconforts, Garsault les semble préférer au parti-pris d’un original – il en est tout de même – qui se fait faire des chaussures adaptées à chaque pied : « […] quoique cette personne soit grand chasseur, et qu’il marche souvent souvent depuis le matin jusqu’au soir, il ne change point ses souliers de pieds, et le soulier neuf ne le gêne ni ne le blesse jamais; il est vrai que le dessous de ses semelles ne satisfait pas la vue par leurs biaisements. »

Les boucles suivent naturellement ce souci de symétrie : les plus courantes sont parfaitement symétrique et donc absolument interchangeables. On trouve cependant sur certaines boucles des mentions « R » et « L », Right et Left, qui rappellent que certaines boucles anglaises, notamment à système, étaient asymétriques et adaptées à la forme du cou de pied.

Planche extraite de L'Art du Cordonnier, par Garsault, 1767 (source Gallica)

Planche extraite de L’Art du Cordonnier, par Garsault, 1767 (source Gallica)

(1) Les plus courantes sont que l’on n’avait pas, alors, inventé les chaussures de formes différentes, ou bien qu’il s’agirait de souliers militaires similaires d’une part pour permettre un réassortiment plus rapide d’une paire dont l’un des deux serait perdu, d’autre part pour empêcher l’usage civil des souliers militaires

Etude d’une boucle Empire

Une boucle de soulier d’époque Empire est mise en vente par la Maison Osenat, dimanche 9 juin 2013 à Fontainebleau. Il s’agit d’une boucle à système à contre-chape, en argent vermeillé. Si l’estimation de l’objet est très exceptionnellement haute (350/400E), 8 fois supérieure à l’estimation moyenne, il faut saluer le travail remarquable de la prestigieuse maison de vente aux enchères.

Le descriptif de l’objet donne toutes les précisions utiles : « fine boucle de soulier en vermeil. Encadrement ciselé d’une suite de rinceaux feuillagés, fleurs et pommes de pins. Système d’attache en acier à double ardillon. 6,8 cm x 4,5 cm. B.E. Premier Empire. » En outre, les poinçons ont été scrupuleusement étudiés : « Poinçon de titre Coq 2, département 800, Mercure 1809. Poinçon de moyenne garantie Paris. Poinçon « J.H.B. Double» »

Boucle de soulier en vermeil, 6,8 cm x 4,5 cm de l'orfèvre parisien J.H. Brahy, entre 1809 et 1820.

Boucle de soulier en vermeil, 6,8 cm x 4,5 cm, de l’orfèvre parisien J.H. Brahy, entre 1809 et 1820. © Osenat

Le poinçon de titre nous informe sur le titre d’argent composant la boucle. Il représente un coq avec le chiffre 2 : c’est le coq de 2e titre, soit 800 grammes d’argent pour mille grammes. L’étude Osenat précise « Département », variante du coq 2 propre aux départements. La boucle en argent est donc un ouvrage régional, ou du moins vérifié hors de Paris. Le poinçon « Mercure 1809 » indique que l’ouvrage a été recensé en 1809. En effet, pour limiter les fraudes, sous l’Ancien Régime, en 1722, a été ordonnée la recense des objets en métal précieux. Après la Révolution, deux autres recenses seront ordonnées, en 1809 et 1819. La boucle porte la marque de la recense de 1809, une tête de Mercure.

Il porte également le poinçon de moyenne garantie de Paris, la tête d’Athéna.

Par ailleurs, un autre poinçon indique « JHB Double ». C’est le poinçon insculpé par le maître orfèvre J.H. Brahy en 1809-1810, biffé en 1820. Il s’agit d’un « poinçon de plaqué ». Le poinçon de plaqué est un poinçon carré créé en 1797 pour distinguer les ouvrages en métaux précieux des ouvrages plaqués qui se popularisent en France à partir de 1769 par l’industrie de l’orfèvre Huguet, et surtout de 1788 par celle de Daumy et Turgot, dans le célèbre hôtel de Pomponne. Le poinçon de plaqué doit nécessairement faire apparaître le mot doublé ou plaqué en toutes lettres ( les termes « doublé » et « plaqué » ne semblent pas avoir fait l’objet légalement d’une distinction et sont utilisés indifféremment). D’où le poinçon carré « JHB Doublé ».

Sa réclame annonçait : « La Boucle d’’or, d’’argent et doublée d’’or », 37 rue neuve St Médéric (actuellement rue Saint-Merri).

Je ne saurais pourquoi cette boucle d’argent ainsi doublée d’or par les soins de Brahy est réalisée en province, et doublée à Paris. Peut-être Brahy y était-il établi avant 1809 ? Ou bien achetait-il en province une production qu’il doublait à Paris ? Ce qui est certain c’est que la boucle de souliers « doublée d’or » est une industrie dans laquelle Brahy s’est spécialisé. Du reste, son successeur en 1819, Deribaucourt, est référencé « Deribaucourt, successeur de Brahy, r. Neuve-Saint-Médéric, Fabricant de Doublé » dans l’Almanach des Commerçants de Paris pour l’Année 1820.

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Les boucles du costume : boucles de chaussures, de culotte, de col, de chapeau…

Au XVIIIe s., la boucle de chaussure est l’une des boucles à système du costume masculin et féminin. « Pendant plus de 150 ans, écrit François Doré dans Les Boucles de Costume en France (Ed. Massin), de 1650 à 1830 environ, les boucles ont été étroitement prises en compte et associées aux choix vestimentaires. Paradoxalement ce sort commun du costume et de l’accessoire découle de ce que l’on pouvait à son gré, et selon son humeur, les circonstances et les exigences du dernier cri, dissocier les boucles du vêtement. »

De fait, on trouve parfois les boucles de chaussures réunies dans un même écrin avec une paire de boucles plus petites, dont la chape est en général en forme d’ancre : les boucles de culotte, dites aussi boucles de jarretières. Fixée sous le genou, au bas de la culotte, la boucle permet un ajustement plus précis de la culotte à la jambe. L’ardillon à double pointe se fiche dans le serrant de la culotte.

Elijah Boardman, peint par Ralph Earl en 1789, arbore fièrement boucles de chaussures et boucles de culotte

Elijah Boardman, peint par Ralph Earl en 1789, arbore fièrement boucles de chaussures et boucles de culotte

Une parure XVIIIe en argent, or et pierres du Rhin présentant dans un même écrin une paire de boucles de souliers et une paire de boucles de culotte

Une parure XVIIIe en argent, or et pierres du Rhin présentant dans un même écrin une paire de boucles de souliers et une paire de boucles de culotte

On trouve également, dans le costume masculin, des boucles de col. A l’origine militaire, notamment chez les grenadiers, le « tour de col » ou « stock » est une bande de cuir ou, le plus souvent, de tissus armaturé de crin de cheval ou de carton. Il règne vers 1750-1760 dans le costume civil. Il entoure le cou et s’ajuste à l’arrière par une boucle très spécifique, qui se reconnait par sa chape munie d’agrafes et son ardillon triple ou quadruple.

Le tour de col de Jean-Charles Garnier d'Isle est retenu par une boucle de col, sans doute similaire à celle représentée sous le portrait

Le tour de col de Jean-Charles Garnier d’Isle est retenu par une boucle de col, sans doute similaire à celle représentée sous le portrait

Les autres boucles principales sont les boucles de chapeau, essentiellement décoratives, placées à la base du tube du chapeau en tronc de cône, et les boucles de manchon. Les boucles de ceintures, inusitées dans le costume civil avant 1780, apparaissent dans le costume féminin à la fin du XVIIIe puis se généralisent au début du XIXe.

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Les boucles du prince de Galles, futur George IV

George, prince de Galles en 1792, miniature sur ivoire, © National Portrait Gallery, Londres

George, prince de Galles en 1792, miniature sur ivoire, © National Portrait Gallery, Londres

George Auguste Frederick, prince de Galles, futur George IV (1762-1830) est connu pour ses extravagances, sa coquetterie, et sa vie désordonnée par des excès d’alcool et d’amours. Ce « prince obèse, futile, égocentrique, capricieux, dépensier, narcissique et coureur de jupons invétéré » qui « n’hésitait pas se montrer en habit de satin rose avec des perles et un couvre-chef orné d’une multitude de sequins« , selon Wikipedia, est aussi notoire pour sa relation complexe avec le Beau Brummel. Avant même cette rencontre cependant, il est « notoire » – c’est à dire que les biographes de George IV le reprennent à l’envi sans sourcer leur affirmation – que le prince de Galles aurait, dans les années 1780, lancé la mode d’une nouvelle forme de boucles de chaussures inspirée par les boucles d’Artois.

Par exemple, dans l’Histoire de la vie et du règne de George IV, par William Wallace, publiée juste après la mort du prince en 1831 :
« L’exemple dissipé et frivole du comte d’Artois à la cour de France a influencé le prince de Galles. Dans un esprit de rivalité avec le prince de France, il a « lancé« , comme on disait, « une nouvelle boucle de chaussure dans le beau monde » [en français dans le texte]. La mesure réglementaire de cette nouvelle boucle était de « cinq pouces de long sur un pouce de large, couvrant le pied jusqu’à quasiment toucher le sol de chaque côté ». Un schisme survint dans le « beau monde », les plus jeunes adoptant la nouvelle boucle étroite, les plus vieux restant fidèles à la vieille et orthodoxe boucle large. Cette anecdote semblera triviale aux lecteurs sérieux, mais elle peut piquer la curiosité des amateurs de mode. »

Ce qui est sûr, c’est que de telles boucles, longues de 12 cm pour 3 cm de largeur environ, existèrent dans le « beau monde » anglais à la fin du XVIIIe siècle. On les appelle « boucles du prince de Galles » ou « boucles de George IV ».

Boucles anglaises en argent doublé à la mode du prince de Galles, vers 1790. 12 x 4,5 cm. Collection de l'auteur.

Boucles anglaises en argent doublé à la mode du prince de Galles, vers 1790. 12 x 4,5 cm. Collection de l’auteur.

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L’escarpin masculin, à boucle… ou pas.

Les gouaches de Lesueur, sous la Révolution, permettent de voir le décolleté progressif du soulier masculin. Ici, vers 1790, la boucle est positionnée très bas sur le soulier, qui n'est pas encore à proprement parler un escarpin

Les gouaches de Lesueur, sous la Révolution, permettent de voir le décolleté progressif du soulier masculin. Ici, vers 1790, la boucle est positionnée très bas sur le soulier, qui n’est pas encore à proprement parler un escarpin

L’escarpin n’est pas une chaussure féminine à haut talon. En français, l’analogie avec l’adjectif « escarpé », avec lequel il est pourtant sans lien étymologique direct, entretient cette méprise assez fréquente. L’escarpin est un soulier masculin plat et léger ne couvrant pas le cou de pied ; il est réalisé le plus souvent d’une pièce  de cuir,  et ne nécessite pas de système de fermeture : il s’enfile. Pouvant être ôté et remis très rapidement, commode et tenant au pied, il est plutôt une chaussure de travail et d’intérieur, pour les domestiques. Son nom vient de l’italien « scarpino », petit soulier, diminutif de scarpa, le soulier. Mais il prend également en français, semble-t-il dès le XIVe siècle, le nom de « pompe », peut-être par analogie avec le son qu’il produit en marchant ou parce que, très décolleté, il prend facilement l’eau. Il a donné en français le terme argotique pompe, et le terme anglais « pump », soulier décolleté de cérémonie, escarpin.

La mode masculine, à la fin du XVIIIe s., voit le soulier se décolleter progressivement pour prendre peu ou prou la forme d’un escarpin. Mais il conserve encore, sous la Révolution et l’Empire, un système de fermeture (bouffette de rubans ou boucle) qui devient vers 1830 uniquement décoratif puisque l’escarpin, désormais très décolleté, peut aisément s’enfiler.

L’escarpin demeure en France, durant le XIXe siècle, jusqu’en 1900 environ, le soulier de cérémonie. Outre-Manche, il conserve ce statut tout au long de la période victorienne puis edwardienne, et même jusqu’aujourd’hui, ainsi qu’aux Etats-Unis. Il est à boucle (décorative) ou bouffette, puis a partir du milieu du XIXe siècle jusqu’aujourd’hui à nœud de gros-grain sous le nom de « opera pumps », américanisé en « oprah pumps », ou « court shoe ». Voici une galerie d’escarpins masculins, de la Révolution à nos jours.

Escarpins à boucles portés par Louis XVI dans le tableau de Louis Hersent. Attention, c'est une oeuvre réalisée en 1817.

Escarpins à boucles portés par Louis XVI dans le tableau de Louis Hersent. Attention, c’est une oeuvre réalisée en 1817.

Souliers partiellement décolletés de l'empereur Napoléon, par David, en 1812

Souliers partiellement décolletés de l’empereur Napoléon, par David, en 1812

Escarpin à boucle (réplique) par Robert Land Historic Shoes

Escarpin à boucle (réplique) par Robert Land Historic Shoes

Escarpins masculins, vers 1830

Escarpins masculins, vers 1830

Napoléon III en tenue civile de gala, portant des escarpins, par Cabanel (1865)

Napoléon III en tenue civile de gala, portant des escarpins, par Cabanel (1865)

Oscar Wilde en escarpins

Oscar Wilde en escarpins

Escarpins à la cour du roi Edouard VII d'Angleterre, vers 1901. Le roi porte des escarpins à nœud de gros-grain, les autres dignitaire des escarpins à boucles, essentiellement décoratives et peut-être factices.

Escarpins à la cour du roi Edouard VII d’Angleterre, vers 1901. Le roi porte des escarpins à nœud de gros-grain, les autres dignitaire des escarpins à boucles, essentiellement décoratives et peut-être factices.

Georges V et les premiers ministres du Commonwealth en 1926

Georges V et les premiers ministres du Commonwealth en 1926

Le prince Charles consacrant l'usage de l'escarpin comme "formal shoe", en 2012

Le prince Charles consacrant l’usage de l’escarpin comme « formal shoe », en 2012

Escarpin masculin par Shipton and Heneage

Escarpin masculin par Shipton and Heneage

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Le prix des boucles

De nombreuses questions qui sont posées à l’auteur du blog concernent… L’évaluation des boucles ! Comme pour tout objet de collection, le juste prix s’évalue en fonction d’une multitude de facteurs, parmi lesquelles le désir de l’acheteur n’est pas le dernier.
Cet article est donc un répertoire des prix constatés, pour aider vendeurs et collectionneurs.

Boucles en argent

  • Paire de boucles en argent XVIIIe  : 223 euros

Modèle rectangulaire à pans coupés, 7,3 x 5, 9 cm – A chape trapézoïdale et double ardillon en acier. Travail étranger (Allemand ? ) Poids de la paire 120 gr.

Vendue 223 euros le 16 avril 2013 sur Ebay

Boucles XVIIIe en argent 7,3 x 5, 9 cm - Travail étranger (Allemand ? )

Boucles XVIIIe en argent 7,3 x 5, 9 cm – Travail étranger (Allemand ? )

  • Boucles de soulier en argent XVIIIe : 230 euros, vente aux enchères, déc. 2010

Modèle rectangulaire – Agen 1784-1785, Maître Orfèvre Jean Seguin

Paire de boucles de chaussures en argent - Agen 1784-1785, Maître Orfèvre Jean Seguin

Paire de boucles de chaussures en argent – Agen 1784-1785, Maître Orfèvre Jean Seguin

 

  • Boucle de souliers en argent, dans leur coffret, France, vers 1780 : 300 euros
Dans un coffret gainé de cuir à l'imitation du galuchat, intérieur de soie et de velours, une paire de boucle de chaussures, la boucle en argent, la chappe et le double ardillon en acier. France, vers 1780 Dimension du coffret : 10,5 cm x 8,5 cm

Dans un coffret gainé de cuir à l’imitation du galuchat, intérieur de soie et de velours, une paire de boucle de chaussures, la boucle en argent, la chappe et le double ardillon en acier. France, vers 1780 Dimension du coffret : 10,5 cm x 8,5 cm

Boucles en vermeil

  • Paire de boucles de chaussures en vermeil 1809-1819 : 150 euros hors frais

MARTIN – BAILLY & Associés et Hôtel des ventes de Metz, le 21 avril 2013

Paire de boucles de souliers en vermeil. Poinçons de Paris 1809-1819. Fixations en acier. Long. 6 cm. Poids brut : 47 g.

Paire de boucles de souliers en vermeil. Poinçons de Paris 1809-1819. Fixations en acier. Long. 6 cm. Poids brut : 47 g.

Boucles avec provenance

  • Boucle de soulier réputée avoir appartenu à Louis XVI  : 4  372 euros

Modèle rectangulaire, en argent, légèrement bombé, à décor d’un double encadrement de perles d’argent taille diamant. Maître orfèvre : François-Noël Devaux (1783-1784), Paris. Dimensions : H. : 4 cm –L. : 8 cm.  Poids. : 27 grs.

Adjugée 4 372 euros, vente aux enchères, Maison Coutau Bégarie, 3 avril 2012.

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Les boucles commémoratives

Les événements historiques du XVIIIe siècle sont parfois l’occasion de créer des boucles commémoratives, extrêmement prisées des collectionneurs.

Le mariage du dauphin Louis-Auguste, futur Louis XVI, avec Marie-Antoinette en 1770 suscite la création de boucles de chaussures « au dauphin ». Le musée de Rennes en conserve une paire en argent, oeuvre de François-Nicolas-Joseph Girard (inv.2006.18.01). François Doré a dans sa collection une boucle de culotte du maître-orfèvre L.A. Mignot, ornée de dauphins – symbole du Dauphin Louis Auguste – et d’aigles bicéphales – symbole de l’Autriche, patrie de Marie-Antoinette.

En 2011, s’est vendue aux enchères une boucle commémorative à l’effigie de George Washington pour plus de 6 500 dollars.

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Boucle commémorative, pour la seconde investiture de George Washington en 1793. Bronze argenté, 6,5 x 6,5 cm © HeritageAuctions, Dallas.

Sa forme, rectangulaire à angles coupés, très incurvée, et ses dimensions amples (6,5 cm x 6,5 cm) sont caractéristiques de la fin du XVIIIe. Elle est en métal vil (bronze argenté), son système d’attache en acier est à contre-chape.

Dans un cartouche ovale, au mitan de la ligne supérieure du rectangle, s’affiche un Aigle américain tenant un rameau d’olivier et des flèches. Un buste de George Washington apparaît en bas. L’effigie présidentielle et l’aigle ressemblent étroitement aux éléments ornementaux d’une pièce de monnaie 1792 des États-Unis. Nous pouvons donc penser que cet accessoire de mode a été réalisé après 1792, peut-être pour commémorer seconde investiture de Washington en 1793, ou la mort de Washington, le 14 décembre 1799. La New York Historical Society possède également une paire de boucles à l’effigie de Washington, faites d’argent.

Boucles de souliers du musée de Dunkerque

Magnifique paire de boucles de souliers d’homme, d’époque Louis XVI, en argent ciselé à motifs géométriques de fleurs et de feuillages

France, Dunkerque, maître-orfèvre, poinçons et date non précisés.

Chapes et ardillons doubles présents, en acier.

18e siècle

Longueur en cm : 6,2

Largeur en cm : 4,6

Hauteur en cm : 2,6

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Une boucle de soulier de Louis XVI

L’étude de maître Olivier Coutau-Bégarie propose à la vente le 3 avril 2013 une boucle de soulier réputée avoir appartenu à Louis XVI.

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Le catalogue de la vente, reproduit avec l’autorisation de l’étude,  la décrit ainsi :

« Boucle de soulier du roi Louis XVI. Modèle rectangulaire, en argent, légèrement bombé, à décor d’un double encadrement de perles d’argent taille diamant. Une étiquette en carton porte l’inscription manuscrite : « Boucle du roi martyr, remise par Cléry,[partie illisible], duc de Looz Croswarem ». Au revers figure un texte en partie effacé. Cette boucle est depuis l’origine conservée dans une étoffe en velours de soie,de couleur bordeaux, précieusement cachée dans un emboîtage en bois recouvert de cuir, imitant une reliure du XVIIIe siècle. Maître orfèvre : François-Noël Devaux (1783-1784), Paris. Dimensions : H. : 4 cm –L. : 8 cm.  Poids. : 27 grs.

Provenance : Cet émouvant souvenir historique fut remis par Jean-Baptiste Cléry (1759-1809), valet de chambre du roi lors de sa captivité à la prison du Temple, au duc Guillaume-Joseph de Looz-Croswarem (1732-1803) et conservé depuis dans sa descendance.

Référence : « Marie-Antoinette et son temps », catalogue de l’exposition,Galerie Sedelmeyer, 1894, n°22, page 27  »

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Maître Coutau Bégarie nous a permis d’étudier la boucle de près.

Il s’agit d’un très beau travail d’orfèvre parisien. La course de ruban, bordée de part et d’autre par des clous ou des perles en taille diamant forme un ensemble très réussi. L’orfèvre François-Noël Devaux n’est pas répertorié dans le livre-référence de François Doré sur les Boucles de costume en France. Je me promets d’en chercher davantage sur son compte, car je peine à expliquer comment ce travail de 1783-1784 se retrouve au pied du Roi. L’expert Cyrille Boulay ne nous en dit pas davantage, même s’il rapproche habilement cette boucle de celle « similaire » [sic] (On ignore sur quel fondement : elle n’est décrite nulle part…) qui se serait détachée du soulier royal lors de la fuite des Tuileries, dite « fuite à Varennes », en juin 1791.

Ajoutons que, dans la fonte généralisée des boucles de chaussures, le Roi a du faire l’objet d’une surveillance patriotique particulière.

Peu importe au fond. Cléry est connu pour avoir fait sa fortune, dans tous les sens du terme,  sur les reliques royales, et la provenance supposée Cléry est à elle seule une provenance intéressante. Le trafic important de ces reliques dès 1793 et jusqu’aujourd’hui rend difficile l’établissement de certitudes.

On note que la boucle n’a plus son système de fermeture original, à chape et ardillon double.

J’ai pu prendre des mesures sensiblement plus précises : 3,85 cm x 8 cm. La hauteur hors tout, qui donne la courbure, est d’environ 1,8 cm.

Vous trouverez le montant de l’adjudication dans l’article sur le prix des boucles.

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La boucle de chaussure, et après ?

Paire de boucles des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet

Paire de boucles de soulier des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet. Poids 112 gr.

Au début du XIXe s., la boucle de chaussure tombe en désuétude. Elle rejoint, avec la perruque poudrée à frimas, l’esthétique élégante d’un temps révolu. Les plus précieuses, en pierres véritables, sont le plus souvent desserties, pour faire des bijoux au goût du jour. L’or est souvent fondu. L’argent, moins précieux, échappe parfois à la fonte et gagne le grenier.

Il arrive aussi que celles montées en pierres de fantaisies (strass ou pierres du Rhin…) sont réemployées. La beauté du bijou, et le matériau assez vil, justifient qu’elles soient remontées au prix de transformations assez minimes. Ces travaux d’adaptation sont difficiles à dater, on les présume souvent de la fin du XIXe s. ou des années 1900, lorsque le XVIIIe s. revient à la mode.

Le plus souvent, le système en est ôté et une simple agrafe est posée à l’arrière : la boucle devient broche. A cette occasion, lorsque cela n’avait pas encore été le cas, la paire est hélas dissociée.

Un remploi moins fréquent, mais souvent plus convaincant, est le bracelet. Au plus simple, la boucle est remontrée sur un ruban de soie ou de gros grain, est est portée en bracelet.

Un motif central, un mot, un prénom est parfois ajouté.

On trouve aussi, lorsque la courbure et les dimensions  initiales de la boucle le permet, des bracelets formés de deux boucles.

 

Paire de boucles des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet

Paire de boucles de soulier des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet. Collection privée. DR.

 

 

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Dater une boucle de chaussure

Les poinçons permettent en général d’établir une datation assez précise d’une boucle de soulier d’argent ou d’or. En croisant les informations du poinçon de charge et de décharge, et le poinçon de maitre orfèvre, on peut aisément établir une fourchette. Encore faudrait-il que les poinçons fussent tous lisibles, et qu’il fut aisé de les identifier. Il faut admettre que dans ce domaine, même l’excellent ouvrage de référence de François Doré « Poinçons de Maîtres – Les boucles de costume en France 1650-1830″ n’est pas exhaustif, et ne prétend pas à l’exhaustivité.

Boucle Rococo en or, vers 1760

Boucle Rococo en Or, vers 1760, 0.6 x 4.1 x 5.2 cm
Orfèvre Joseph Richardson (1711 – 1784) à Philadelphie
© 2012 Philadelphia Museum of Art.

La lecture et l’interprétation des poinçons d’Ancien Régime est rarement chose aisée. Par ailleurs, les boucles en métal vil ne portent pas de poinçon.

D’autres indices permettent néanmoins de dater approximativement la boucle. Des modes qui évoluent, des techniques différentes influent sur la forme du bijou et le fonctionnement du système. Les indices proposés ci-dessous ne sont évidemment valables que pour les boucles françaises sur la période 1750-1830.- le répertoire ornemental 

Le répertoire ornemental est souvent riche d’indication. Il est existe

des boucles très rococo sous Louis XV, tandis qu’à partir des années 1765 apparaissent les motifs caractéristique du règne de Louis XVI ; colombes, carquois, flèches, paniers fleuris, instruments de musiques etc.Il existe également des répertoires caractéristiques d’un événement : le mariage du dauphin Louis-Auguste, futur Louis XVI, avec Marie-Antoinette en 1770 suscite la création de boucles de chaussures « au dauphin ». Le Musée de Rennes en conserve une paire en argent, oeuvre de François-Nicolas-Joseph Girard (inv. 2006.18.01). François Doré a dans sa collection une boucle de culotte du maître-orfèvre L.A. Mignot, ornée de dauphins – symbole du Dauphin Louis Auguste – et d’aigles bicéphales – symbole de l’Autriche, patrie de Marie-Antoinette.

la forme du tour 

Si la forme rectangulaire dure de 1750 à 1820, d’autres sont plus caractéristique.

Le « noeud d’amour » est en vogue tout au long du XVIIIe s. mais s’éteint au XIXe.

Les formes violonées ou en arbalète sont typiques des années 1750-1760.

Le médaillon, rond ou ovale, est typique de la fin de XVIIIe s., du milieu des années 1780 à 1810 en général. Ces boucles ovales ne doivent pas être confondues avec les formes navettes, ovales beaucoup plus oblongs, et en vogue en Angleterre dans les années 1780.Le rectangle à angles coupés est en vogue de 1765 à 1825.

Le rectangle à angles arrondis est en vogue de 1775 à 1830. Déjà existante sous Louis XVI, cette forme est la plus commune sous le Premier Empire, sur des boucles de dimensions modestes, en général à contre chape. Les boucles de souliers de Napoléon à Sainte-Hélène en sont un bel exemple.

la forme de l’ardillon

On trouve toutes formes d’ardillons : doubles pointes simples ou entretoisées, fourche à épaulement angulaire entretoisée ou non, fourche à épaulement courbe entretoisée ou non… Ces ardillons nous renseignent assez peu. Cependant, une entretoise en coeur indique souvent une facture entre 1765 et 1810. Quant à l’ardillon en forme de lyre, il est, lui tout à fait caractéristique de la période Directoire-Empire.

– la forme de la chape 

La chape est le plus souvent rectangulaire ou trapézoïdale. Mais une forme dite « en marmite » peut accompagner les boucles en médaillon. On ne les trouve donc que de sur des boucles des années 1780 ou postérieures.

Des boucles de chaussure en faïence

« Des boucles de chaussures en faïence, ça n’existe pas ! Et pourquoi pas… ?  » serait-on tenté d’écrire en plagiant Robert Desnos. On peut en effet peiner à l’imaginer, tant la fragilité de faïence semble incompatible avec l’usage des boucles de souliers.

Nous avions déjà noté cependant la présence d’éléments décoratifs en faïence, comme les pseudo-camées de Wedgwood, enchâssés dans de larges boucles d’acier.

Les collections britanniques, une fois encore, permettent d’attester l’usage de boucles au cadre entièrement en faïence, du moins en Angleterre. Rares sont celles qui sont parvenues jusqu’à nous.

Boucles de chaussures en terre cuite émaillée, v.1780. © Manchester City Galleries

Le musée de Manchester (Royaume-Uni) conserve en particulier une paire de boucles en terre cuite rouge foncé, glacées d’un émail noir orné d’une frise de feuillage blanc. Elles mesurent chacune 6,9 cm de long pour 5,6 cm de large et une épaisseur de 3,3 cm au plus haut de la courbure. Elles ont conservées leur système de fermeture en acier à chape et ardillon double. Datées des années 1770/1790, elles sont entrées dans les collection du musée en 1923. Rien ne permet de renseigner leur usage (boucles de chaussures d’homme ou de femme ? boucles de deuil ? ). Seule leur provenance, le comté de Staffordshire, semble établie.

Le même musée conserve une boucle solitaire, en biscuit blanc émaillé, de grandes dimensions également : 7,3cm x 5,7cm (épaisseur 3,8 cm). La boucle présente un décor intéressant de traits, perles et rinceaux d’un goût Louis XVI rustique, dans les tons bleus, verts, rouge et violet. Elle n’a plus son système d’attache en acier. Datée des années 1780-1800, elle proviendrait également du comté de Staffordshire, où se trouve d’importantes manufactures de céramique de la fin du XVIIIe, et notamment celle de Josiah Wedgwood.

Boucle de chaussure en biscuit de porcelaine, vers 1790. © Manchester City Galleries

Je ne connais pas à ce jour de témoignage d’un usage en France de boucles en faïence. Un lecteur qui en saurait plus long serait prié de m’en faire part, en me contactant par cette page.

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Les boucles d’acier violettes du Roi, en Grand Deuil de Cour

Le Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France de Nicolas Viton de Saint-Allais  (Paris, 1816) rapporte que le roi, dans le premier temps du Grand Deuil de Cour, porte des « boucles d’acier tirant sur le violet« , c’est à dire certainement un acier bleui par chauffe, mais tirant vers le noir, sur des « souliers de drap violet« .

L’intérêt général de cet article du dictionnaire justifie de le citer in extenso :

« GRAND DEUIL DE COUR

Premier temps. — Le roi porte habit, veste et culotte de drap violet ; l’habit boutonné tout du long, sans laisser voir la chemise ; les manches fermées jusqu’aux poings, et garnies de petites manchettes plates et cousues ;

Le collet garni d’un rabat de toile de Hollande ;

Les bas de laine violette ;

Les souliers de drap violet, avec les boucles d’acier tirant sur le violet ;

L’épée garnie d’acier de même couleur, avec le ceinturon de drap violet ;

Le chapeau noir garni d’un crêpe violet ;

Les gants violets avec la garniture.

Les autres personnes portent les cheveux sans poudre, habit de drap noir, souliers bronzés, bas de laine noire, l’épée noire garnie d’un crêpe, boucles noires, cravate de batiste, pleureuses.

Deuxième temps. — Le roi porte habit, veste et culotte de drap violet, bas de soie violette, manchettes de mousseline d’effilé, boucles et épée d’argent, un ruban violet à l’épée ; et pour les autres personnes, habit de drap noir, bas de soie noire, boucles et épée d’argent, un ruban noir à l’épée.

Troisième temps ou petit Deuil. — Pour le roi ainsi que pour les autres personnes, habit noir de soie, épée et boucles d’argent, bas blancs de soie, nœud d’épée noir et blanc.

Pendant le grand Deuil, dans les grandes cérémonies, les hommes ajoutent à leur costume un manteau, un crêpe pendant au chapeau, et une cravate longue.

Le manteau du roi est en violet ; celui des autres personnes est un étoffe de laine noire.

La longueur du manteau se règle suivant le rang de la personne. »

Les souliers mauves du coiffeur Léonard, dans le film "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola (2006)

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Les boucles de deuil

Boucles de deuil vers 1780 ("Deuil de soie")

Au XVIIIe siècle, les rituels du deuil sont extrêmement codifiés, et les boucles de chaussures, comme accessoires évidents de l’habillement, participent de cette codification. Avant d’en détailler l’usage, un bref rappel des rituels du deuil au XVIIIe et début du XIXe s.

Pour le décès d’un père, d’une mère, d’un grand-père, d’une grand-mère, d’un mari, d’une femme, d’un frère ou d’une sœur, le « GRAND DEUIL » est de rigueur. Le Grand Deuil se partage en trois temps : « deuil de laine », « deuil de soie », et « petit Deuil ». La durée du Grand Deuil, et subséquemment de chacune des périodes, est variable selon la qualité du défunt. On compte un an et six semaines pour la perte d’un époux, à deux mois pour la perte d’un frère. On notera, et cela est important, qu’en France les parents ne portent pas le deuil d’un enfant disparu.  Pour le décès d’un oncle, d’une tante, d’un cousin germain, d’un oncle éloigné, ou d’un cousin éloigné, on porte le « DEUIL ORDINAIRE », qui ne compte que deux périodes : le « deuil de soie », et le « petit Deuil ». Enfin, à Versailles, le roi peut décider un « deuil de cour » dont il fixe la nature (« grand deuil » ou « petit deuil ») et la durée. Un « Grand deuil » de cour se partage dans les mêmes temps que les grands deuils particuliers, c’est-à-dire « deuil de laine », « deuil de soie » et « petit deuil ».

Les « boucles de deuil » ne sont portées qu’en cas de « grand deuil », et dans la première période uniquement dite « deuil  de laine » : elles sont « noires », ou « bronzées », c’est-à-dire en argent, en acier ou en bronze noircis. Dès la seconde période, en « deuil de soie », les boucles d’argent sont admises, même si on voit aussi des boucles de pierres noires. Le petit deuil, comme le deuil ordinaire, prescrit les boucles d’argent et autorise même les boucles enrichies de diamants.

Notons enfin que le Roi porte le deuil en violet et que le Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France de Nicolas Viton de Saint-Allais  (Paris, 1816) précise que dans le premier temps d’un grand deuil de cour, (« deuil de laine »)  le roi porte des « souliers de drap violet, avec les boucles d’acier tirant sur le violet ». Il s’agit certainement d’acier bleui. Le détail de l’habillement du roi est si caractéristique qu’il a semblé intéressant d’y consacrer un article documentaire.

Vous trouverez davantage de précisions sur : http://www.blason-armoiries.org/institutions/d/deuils-particuliers.htm

Boucles de souliers de deuil, en pâte de verre noire, vers 1780 ("Deuil de soie")


		
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Le costume des Députés aux Etats-Généraux

Vous trouverez ici le document portant règlement de l’habillement de cérémonie des Députés aux Etats Généraux, par le Grand Maître des Cérémonies, Henri-Evrard de Dreux-Brézé (1761-1829), qui spécifie les boucles de deuil préconisées aux Députés des Trois Ordres.

Ouverture des Etats-Généraux en mai 1789, peinte postérieurement par Auguste Couder

« Costume de cérémonie de MM. les Députés des trois Ordres aux Etats généraux.

CLERGÉ

MM. les Cardinaux, en chapeau rouge.

MM. les Archevêques et Evêques, en rochet camail, soutane violette, et bonnet carré.

MM. les Abbés, Doyens, Chanoines, Curés, et autres députés du second Ordre du clergé, en soutane, manteau long et bonnet carré.

NOBLESSE

Tous MM. les députés de l’Ordre de la Noblesse porteront l’habit à manteau d’étoffe noire, de la saison, un parement d’étoffe d’or sur le manteau, une veste analogue au parement du manteau, culotte noire, bas blancs, cravate de dentelle, chapeau à plumes blanches, retroussé à la Henri IV, comme celui des chevaliers de l’Ordre : il n’est pas nécessaire que les boutons de l’habit soient d’or.

TIERS ÉTAT

MM. les députés du Tiers état porteront l’habit, veste et culotte de drap, bas noirs, avec un manteau court de soie ou de voile, tel que les personnes de robe sont dans l’usage de le porter à la Cour ; une cravate de mousseline, un chapeau retroussé de trois côtés, sans ganse ni bouton, tel que les ecclésiastiques le portent lorsqu’ils sont en habit court.

"Je suis Député du Tiers", estampe anonyme, 1789.

DEUILS

Deuil du Clergé.

Si quelqu’un de MM. les Archevêques et Evêques députés se trouvent en deuil de famille, ils porteront la soutane et le camail noirs.

MM. les Abbés, Doyens, Chanoines, Curés et autres Députés du second Ordre du Clergé, qui se trouveraient être en deuil drapé, porteront le rabat blanc et la ceinture de crêpe.

Deuil de la Noblesse.

MM. les députés de la Noblesse porteront l’habit de drap noir, avec le manteau à revers de drap, bas noirs, cravate de mousseline, boucles et épée d’argent, chapeau à plumes blanches retroussé à la Henri IV.

S’ils sont en deuil de laine ils porteront également habit, veste, culotte et manteau de drap noir, boucles et épée noires, cravate de baptiste, chapeau à la Henri IV, sans plumes.

Deuil du Tiers état.

L’habit de MM. les députés du Tiers état sera le même, à l’exception que le manteau ne pourra être de soie, mais de voile, et qu’ils porteront les manchettes effilées, avec les boucles blanches, s’ils sont en deuil ordinaire ; et les boucles noires, manchettes et cravate de baptiste, s’ils sont en deuil de laine.

Signé : le Marquis De Brezé. A Versailles, le 27 avril 1789.  »


		

Le Journal d’un Exquis, 1819

Le Journal d’un Exquis (1819) ne cite la boucle de chaussure que d’une manière anecdotique dans cet extrait, qui vaut par la précision sur le soulier – dont la patte de quartier percée, sur laquelle s’agrippe la boucle, est arrachée – et sur le ton d’une époque, l’âge d’or des dandys…

« Cela m’a pris quatre heures pour m’habiller; […] J’ai cassé trois laçages et une boucle, déchiré le quartier d’une paire de chaussures, faites si fines par O’Shaughnessy, à St. James’s Street, qu’elles étaient légères comme du papier brun; quel dommage, elles étaient doublées de satin rose, et presque parfaites; j’ai mis une paire de Hoby; j’ai trop parfumé mon mouchoir, et ai du recommencer de novo; je ne suis pas arrivé à nouer ma cravate d’une manière qui me satisfît; j’ai perdu trois quarts d’heure avec ça, déchiré deux paires de gants fins en les enfilant trop précipitamment.; j’ai été obligé de m’y prendre lentement pour la troisième; j’ai perdu encore un quart d’heure avec ça; je suis monté furieux dans ma voiture, et mais j’ai du revenir pour ma magnifique tabatière, car je savais que j’impressionnerais l’assemblée avec elle. »

 » Took four hours to dress; […] broke three stay-laces and a buckle, tore the quarter of a pair of shoes, made so thin by O’Shaughnessy, in St. James’s Street, that they were light as brown paper; what a pity they were lined with pink satin, and were quite the go; put on a pair of Hoby’s; over-did it in perfuming my handkerchief, and had to recommence de novo; could not please myself in tying my cravat; lost three quarters of an hour by that, tore two pairs of kid gloves in putting them hastily on; was obliged to go gently to work with the third; lost another quarter of an hour by this; drove off furiously in my chariot but had to return for my splendid snuff-box, as I knew that I should eclipse the circle by it. »

Portrait de Jem Belcher, un élégant vers 1800 (National Portrait Gallery, Londres)

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Les « enganteurs d’attaches »

Les boucles de souliers sont des joyaux très apparents; et attirent bien des convoitises. La bienséance autant que la prudence commandent au XVIIIe siècle de ne pas porter en ville des boucles d’or et de pierreries, et de les réserver aux intérieurs. Néanmoins, les boucles d’argent motivent des vols et des agressions parfois mortelles, de même que les boucles d’imitation (en similor, pomponne, strass etc.) et les boucles précieuses d’imprudents ostentatoires…. Les voleurs de boucles sont, dans leur argot, des « enganteurs d’attaches ».

L’argot des voleurs est bien connu des parisiens au XVIIIe s. Le Jargon de l’Argot réformé, publié en 1628 par Chéreau, marchand drapier de Tours, est réédité très souvent jusqu’en 1849. Les comédiens Grandval père (1676- 1753) et surtout fils (1710-1784) popularisent un genre  et un parler « poissard », abondamment repris par Vadé (La Pipe cassée, 1743), Caylus, dans ses Oeuvres badines (1757), Lécluse , ou Bouchard (Madame Engueule, 1754). Le Rat du Châtelet, en 1790, rapporte des conversations argotiques assez savoureuses, d’autant que l’auteur se dissimule derrière une candeur feinte : « J’eus beau faire pour écouter, j’entendis tout et ne compris rien ; c’était, je crois, un composé de mots grecs, hébreux et français. Combien j’ai regretté de n’avoir pas étudié toutes les langues ; j’aurais, peut-être, appris bien des choses. »

Les boucles sont donc les « attaches ». On précise souvent « attaches de passes » ou « attaches de passifs » pour boucles de souliers. On les détaille aussi selon leur matière; on trouve « attaches brillantes » pour les boucles précieuses. Les « attaches de cé » sont les boucles d’argent ( On trouve couramment « cé » pour l’argent métal au XVIIIe et début XIXe s., sans que l’étymologie n’en semble évidente. Le Rat du Châtelet (1790) indique par exemple « bêtes à cornes en cé », pour fourchettes en argent). On trouvera aussi, toujours dans le sens de « boucles de souliers en argent », « attaches d’auber » ou « attaches d’huile ». Les boucles d’or massif sont, elles, les « attaches d’orient ».

Oudry, illustration pour "Le mari, la femme et le voleur" de Jean de La Fontaine.

Un chant épique entendu par en 1811, et publié par Chabot en 1834, rapporte une agression sur le Pont-au-Change :

« Dessus le pont au Change
Certain valet de chambre
S’écria au charron ;
Et moi qui suis bon drille,
Sûr, je vais droit au pentre
Enganter son chasson.

Son chasson, sa toquante,
Ses attaches brillantes,
Ses passifs radoucis,
Son frusque et sa lisette,
J’ai enganté sans cesse,
Puis j’ai défouraillé. »

Notons que les « passifs radoucis » sont des souliers luxueux, de peau fine ou de soie.

De même, en 1828, Vidocq, dans ses supposés Mémoires, rapporte un chant dans lequel un bourgeois (un « chêne ») est assassiné et dépouillé . La description de ses atours est minutieuse…

« J’ai sondé dans ses vallades,

Son carle j’ai pessigué,

Son carle, aussi sa toquante,

Et ses attaches de cé

Son coulant et sa montante,

Et son combre galuché

Son frusque, aussi sa lisette,

Et ses tirants brodanchés. »

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Une boucle étonnante des années 1780

Dans son travail d’inventaire de l’orfèvrerie de Lyon et de Trévoux (1999-2001), Mme Marie-Reine Jazé-Charvolin a recensé, dans une collection privée, une boucle XVIIIe étonnante par son décor. Le cadre rectangulaire de la boucle est remarquable : les bords latéraux sont chantournés, tandis que les bords supérieurs et inférieurs sont dentelés, suivant un motif relativement atypique. Aux quatre angle, une fleur de lys inattendue sur ce type de bijou.

Boucle de soulier - Lyon 1781-1785 photo Inv. J.M. Refflé 99690210X - Droits réservés

Le cadre est en fonte d’argent. Les quatre fleurs de lys en argent sont rapportées, ce qui peut laisser envisager une pose de ces attributs postérieure à la fabrication. Le système de fermeture, à goupille, ardillon double et chape, est en acier.

La boucle mesure 7,3 x6 centimètres, et pèse, tout compris, environ 70 grammes.

Ce sont les poinçons au dos qui permettent de la dater. Au centre, deux S séparés par un « grain de remède », indique l’orfèvre Sébastien Saulnier, reçu maître à Lyon en 1781. A droite, un Lion couronné avec en-dessous la lettre « a » minuscule correspond au poinçon de la Communauté de Lyon entre 1778 et 1785. Enfin, à gauche, la lettre L est le poinçon de charge des menus ouvrages pour Lyon entre 1781 et 1787. La boucle a donc certainement été réalisée entre 1781 et 1785, par Sébastien Saulnier, maître orfèvre à Lyon. Les fleurs de lys peuvent avoir été rapportées ultérieurement.

Au revers, successivement le poinçon de charge des menus ouvrages de Lyon, le poinçon du maître orfèvre et le poinçon de communauté. Photo Inv. J.M. Refflé 99690466X - Droits réservés

Revers de la boucle. Photo Inv. J.M. Refflé 99690161X - Droits réservés

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Les boucles de souliers de Bonnie Prince Charlie

Boucles de souliers de Bonnie Prince Charlie, strass et argent. Tous droits réservés par Scottish Archives

L’Université de Stirling, en Ecosse, conserve dans un écrin ancien une célèbre paire de boucles de souliers : celles de Charles-Edouard Stuart (1720-1788), affectueusement surnommé Bonnie Prince Charlie par ses partisans. Dans l’écrin, une note manuscrite détaille la provenance « Donné par Charles-Edouard Stuart à la tante du Col. John Roy Stuart, laissé à sa fille Anne Stuart qui le légua à son petit-fils William Smith, etc. » Elles semblent dater de la fin des années 1770; elles sont en argent, acier (système) et strass. Il s’agit, pour les Ecossais et tout spécialement pour les jacobites, d’une relique historique précieuse.

Le beau prince Charlie (« bonnie » signifie « beau » en écossais) est le petit-fils du roi Jacques II d’Angleterre. Celui-ci, qui régnait également sur l’Ecosse (Jacques VII d’Ecosse), avait été déposé en 1688 par la Glorieuse Révolution menée par les protestants et par les troupes hollandaises de son neveu et gendre, Guillaume d’Orange, qui lui succède. La loi de « succession protestante » (1701) écartent définitivement du trône les Stuart, catholiques, et conduit à l’élévation sur le trône de l’Electeur de Hanovre Georges Ier, en 1714.

Elevé en exil, à Rome, Charles-Edouard Stuart débarque le 23 juillet 1745 à Eriskay. Il est un séduisant jeune homme de 24 ans qui réussit à fédérer autour de son  enthousiasme les partisans de la dynastie Stuart, les « jacobites » ( fidèles de Jacques II d’Angleterre, puis de Jacques Stuart, respectivement grand’père et père de Charles-Edouard). Jeune héros à la fois pré-romantique et chevaleresque, on l’appelle « le jeune Prétendant » ou « le Jeune Chevalier ». Il conquiert les grandes places d’Ecosse – Edimbourg et Glasgow – puis pénètre en Angleterre jusqu’à Derby, à 192 kilomètres de Londres, à la fin de 1745. Contraint de se replier, il est définitivement défait par les Anglais partisans de la famille protestante de Hanovre, à la bataille de Culloden, le 16 avril 1746. Il s’enfuit déguisé en femme de chambre, sous le nom de Betty Burke, gagne la France, puis l’Italie. Son équipée aura duré moins d’un an, mais reste un moment héroïque de l’histoire écossaise. Son échec consacre également la fin de l’indépendance du royaume d’Ecosse, déjà intégrée dans le Royaume-Uni depuis l’Acte d’Union de 1707.

Charles-Edouard Stuart vers 1730, par Antonio David

Bonnie Prince Charlie hérite à la mort de son père, en 1766, des prétentions sur le royaume d’Ecosse et d’Angleterre sous le nom de Charles III, mais il utilise en exil le titre de comte d’Albany. Il épouse en 1772, à 51 ans, la princesse de Stolberg, âgée de 20 ans. Cette union est malheureuse : les époux se séparent en 1780 et Bonnie Prince Charlie, ayant sombré dans l’alcoolisme, s’éteint le 31 janvier 1788.

Charles Edouard Stuart vers 1785, par Hugh Hamilton.

Notons enfin que, parmi ce qu’il est convenu d’appeler les « reliques jacobites », le Musée d’Histoire de la Caroline du Nord, aux Etats-Unis (North Carolina Museum of History) conserve également de ravissantes boucles de chaussures, en strass verts et blancs, des années 1770, ayant  appartenu, dit-on, à Flora MacDonald, la jeune fille qui aida en 1746 Bonnie Prince Charlie à s’enfuir, soit par charité, soit par conviction. La légende leur prête une idylle, assez infondée. Ces boucles auraient été offertes par Flora MacDonald, alors émigrée en Caroline du Nord, à son amie Jane Dunbidden, dans la famille de laquelle elles demeurèrent, avant d’être léguées au Collège Flora MacDonald.

Boucles de Flora MacDonald, v. 1770, NCMH

« Rendez-moi mes boucles ! » … Un pamphlet sceptique en 1790

En 1790, un pamphlet anonyme affiche, sur le gimmick « Rendez-moi mes boucles », son scepticisme sur la Révolution française, résumée au sacrifice patriotique des boucles de chaussures d’argent. En voici le texte intégral.

Un pamphlet sceptique sur la Révolution française et le sacrifice patriotique des boucles d'argent : rendez-moi mes boucles !

Rendez-moi mes boucles. A Messieurs de l’Assemblée Nationale.

[1790]

Faites-moi la charité, je n’y vois goutte.

J’étais aveugle lorsque les comices de l’empire français se renouvelèrent. On me dit que tout était dans le désordre, qu’il n’y avait plus d’argent pour payer les pensions des grands seigneurs, leurs maîtresses, leurs valets, leurs menins ; qu’il était plus juste que je donnasse mes boucles [1], sous le prétexte qu’elles serviraient à la patrie, qui n’a cependant besoin que de courage, que de bras & d’hommes vertueux : je le crus. L’on accaparait les grains & les farines ; nous manquions de pain ; le fus néanmoins ébahi quand j’entendis de beaux discours ; l’on m’ajouta que je ferais riche, si je donnais mes boucles ; je les donnai ; mais comme l’on m’a trompé, que je n’ai pas de pain, rendez-moi mes Boucles.

L’on me dit que les Français avoient conquis leur liberté ; je le crus, parce que je n’y vois pas. Mais pour assurer cette liberté, il fallait en boucler les ennemis ; je donnai donc mes Boucles aux Représentants de la Nation ; quel usage en ont-ils fait ? nous le verrons. Mais je croyais être libre ; je courus â tâtons ; je tombai dans un fossé ; j’appelai à mon secours, & l’on me répondit que j’étais libre , que je devais être content. Je me désespérais : alors on me demanda un louis d’or pour me retirer ; je ne l’avais pas. On exigea le quart de mon revenu, accompagné de plusieurs autres ; j’y consentis, & m’aperçus que l’on m’avait retiré du précipice. Ah ! M’écriai-je, j’en ferais sorti à meilleur marché, si j’avais eu mes Boucles. Rendez-moi donc mes Boucles !

Un maître imprimeur (M. Knapen fils) a été le premier à faire le sacrifice de ses Boucles pour la patrie (grand effort vraiment de patriotisme pour un jeune homme qui doit être un jour affligé de 15000 liv. de rente !) ; & à conseiller, d’après un calcul bien raisonné, à tous les bons citoyens de marcher sur ses traces, que dans ce seul moyen la patrie trouverait de grandes ressources pour s’acquitter de sa dette. Ses confrères, plus prudents, quoique cependant très aisés, (hé ! quel est celui d’entr’eux qui ne l’est pas, à moins qu’il n’ait manqué de conduite) ont prévu qu’ils allaient en faire un bien plus grand, & en conséquence n’ont pas résolu de suivre son avis. (Aussi ont-ils été mal reçus de l’Assemblée, lorsqu’ils ont réclamé contre l’abolition des anciens privilèges typographico-despotiques !) Les Députés, au contraire, voyant dans ce sublime plan une grande spéculation d’intérêt personnel, n’ont pas tardé à prendre les Boucles de cuivre, (2 ) ditesBoucles à la Nation… Mais moi qui n’ai pas quinze mille livres de rente, qui ne suis pas imprimeur, qui n’ai pas l’honneur d’être Député ni d’avoir dix-huit liv. par jour, & qui au contraire ai des enfants & pas de pain à leur donner, j’ai grand besoin de mes Boucles, monnayées ou non. Ainsi rendez-moi donc mes Boucles,telles qu’elles sont.

Des barbiers, des perruquiers, des étuvistes, des chapeliers, à qui j’avais vendu des marchandises, ont refusé de me payer, parce qu’ils n’avoient pas d’argent, & qu’ils avoient donné leurs Boucles ; l’on m’a rit au nez. J’ai dit qu’il fallait être juste avant d’être bienfaisant.  Tout le monde s’est moqué de moi ; mais pour m’en consoler, rendez-moi mes Boucles.

Les coiffeurs & coiffeuses, les marchandes de modes, les fabricants de gazes & de linons, & tous ces ouvriers que ces fabriques emploient, ont cru que leur commerce allait fleurir ; ils se sont dépouillés, comme moi, de leurs Boucles & de leurs bijoux : mais comme ils ont songé creux, chacun mourant de faim, & se trouvant sans travail, vous dit, à mon exemple, rendez-moi mes Boucles.

Manufacturiers de draps & de soie, horlogers, plumassiers, éventaillistes, sondeurs, doreurs, médaillonnistes, tapissiers, miroitiers, orfèvres, joailliers, peintres, sculpteurs, ébénistes, papetiers, enlumineurs, tireurs d’or & graveurs, ont donné leurs Boucles, croyant qu’elles leurs rapporteraient du bénéfice au centuple, que le commerce languissant reprendrait des forces ; les imbéciles se sont trompés ; ils ont dit que la folie du jour les avait aveuglés. Mais leurs métiers sont au diable ; leurs bijoux & leurs Boucles sont ad apostolos ; ils n’en ont plus de nouvelles, & sont réduits à la plus affreuse misère ; & s’ils avoient leurs Boucles, le boulanger ne leur ferait pas la grimace ; il me la ferait pas non plus : rendez-moi donc mes Boucles.

Le monarque, les princes, leurs ministres, le maire, les administrateurs, ont donné leur argenterie, leurs bijoux & leurs Boucles, pour faire de la monnaie. Le peuple, toujours singe des grands & de ses Députés, les a imités. Cependant le numéraire devient rare de plus en plus. Les Députés n’ont point renoncé à leurs appointements, malgré leurs gros revenus ; ils n’ont fait le sacrifice que d’une mauvaise paire de boucles. Dites-moi, je vous en prie, qui a la clef de la monnaie & du trésor ; car des objets, aussi considérables ne sont pas invisibles ou ne doivent pas l’être. Je sais que le district des Cordeliers a saisi & arrêté des voitures chargées de lingots d’or, qu’on transportait dans escorte à Limoges, tandis qu’on affectait le plus grand soin pour escorter la monnaie qu’on portait au trésor royal, quoiqu’il n’y eût pas de danger ni de risque. Pourquoi cette affectation ? Je ne suis pas devin : cela m’est indifférent ; mais rendez-moi mes Boucles !

Un de mes amis me disait, au sujet de ce transport de lingots d’or, qu’on faisait clandestinement : Ce sont nos boucles & nos bijoux que l’on envoie en purgatoire, pour les purifier, parce qu’elles ont été infectée s par les mains des Aristocrates qui les ont touchées ; mais pour le billon, c’est la monnaie des gueux & des pauvres qu’on porte en parade dans le paradis du trésor royal. Quant à moi, j’aimerais mieux être dans le purgatoire des riches & y avoir tout en abondance, que d’être en paradis avec des gueux, & manquer de tout ; mais pour parvenir à l’île de la félicité, il faut un viatique ; ainsi rendez-moi mes Boucles.

Ma femme avait balayé à sept heures & demie du matin, selon les règlements de police ; il faisait une pluie du diable ; des voitures passèrent par-devant ma porte, & répandirent les boues que la pluie avait délayées. Ainsi , pour récompenser ma femme du don patriotique quelle avait généreusement fait de ses boucles & bijoux, aux dépens de notre pot-au-feu, on l’a assignée & condamnée à l’amende, comme si elle pouvait disposer des éléments. Elle n’avait pas six francs pour payer l’amende ; on l’a donc mise en prison : mais pour la faire sortir, rendez-moi mes Boucles.

Les traiteurs, les rôtisseurs, les pâtissiers, les cuisiniers, ont donné leurs boucles & leurs bijoux à l’Assemblée Nationale ; & par un enthousiasme patriotique ils ont donné leurs casseroles, leur chaudières , & tous leurs ustensiles, pour faire des boucles de cuivre. Comme les princes, les ducs, les nobles & les riches financiers se sont retirés chez l’étranger ou dans leurs terres, y ont fait transporter ou enfouir leurs trésors ; tous ces traiteurs, rôtisseurs, pâtissiers, cuisiniers, ont été forcés de plier bagage. Ils meurent de faim, & moi je suis encore plus malheureux qu’eux. Ainsi rendez-moi mes Boucles.

Les prélats, les abbés ont restitué les biens de l’église à la nation ; les Députés les vendront, en feront un emploi à leur volonté ; mais les pauvres, de force ou d’autre, en seront privés, n’auront plus de ressources ; on aura écorché & même dévoré le mouton au lieu de rendre seulement la laine. N’importe la régénération ne sera point parfaite, ou rendez-moi mes Boucles.

Quand j’ai vu les abbés de cour en règne, tous les présidents, conseillers, & seigneurs ou militaires, portaient leurs cheveux & le manteau en abbés de cour ; quand on ne permettait qu’aux militaires & gentilshommes l’entrée des maisons royales, tous les Français portaient l’épée. Quand on a permis au menu peuple d’y entrer sans épée, alors les militaires ont quitté l’épée ; mauvais présage. Quand on a parlé des montgolfiers, des ballons, tous les Français étaient physiciens. Quand on a parlé des États généraux, tous les Français sont devenus politiques. Quand on a parlé de dons patriotiques, tous les Français n’ont eu qu’un même esprit. Quand on a parlé de liberté, tous les Français se sont crus libres ; & courant confusément & sans ordre, se sont tous donné du nez à terre. Quand on a parlé de soldat citoyen, tout le monde a voulu être garde-national, & chacun a abdiqué en effet son état, quoiqu’il en ait conservé l’apparence chez lui. Le Français est une véritable girouette; mais quand on demandera compte de tous les dons patriotiques, de l’emploi des recettes, le rendra-t-on ? Sera-t-on fidèle ? Cette manie sera-t-elle imitée, si quelqu’un en donne l’exemple ? Au surplus cela ne me regarde pas ; mais rendez-moi mes Boucles.

Tout le peuple du bas étage, ruiné par les largesses patriotiques, parce qu’il est imprudent, inconséquent & mauvais spéculateur, tombe à la charge des riches ; mais les gros richards, geôliers de leurs coffres-forts, ont recours à des quêtes qu’ils font pour les malheureux, à la réserve de la façon & du contrôle qu’ils estiment à leur gré. Les impositions tombent sur les faibles, & sont un revenu aux grands ; car l’on fait que ceux qui ont le maniement des deniers des pauvres, se sont toujours enrichis aux dépens des pauvres. Mais si l’on avait laissé les boucles & les métiers battants des artisans, ils auraient des ressources ; C’est pourquoi rendez-moi mes Boucles.

Les magistrats, les procureurs, les huissiers, les notaires, les commissaires, qui ont acheté des charges à un prix exorbitant, ont trouvé le secret de s’emparer de l’administration des municipalités, & de toutes les places lucratives, civiles & militaires, pour se dédommager de leur première profession. Ils ont porté leur esprit de rapine dans celle-ci ; tant mieux pour eux, tant pis pour les Français : c’est une source de bonheur pour les uns, & de destruction pour les autres. Mais moi qui n’ai aucune ressource… soyez justes & rendez-moi mes Boucles.

J’ai été condamné injustement & par défaut, à une amende de vingt livres. Je me suis adressé à un avocat pour revenir par opposition ; mais j’avais donné tous mes bijoux ; je n’avais plus le sou. Il n’a pas voulu me défendre sans argent. Je fuis obligé de me cacher pour n’être pas arrêté ; & si je n’eusse pas été si bon patriote, ou si sot, j’aurais de d’argent, je me défendrais : c’est pourquoi rendez-moi mes Boucles.

Eh bien ! Messieurs, ou Messeigneurs ; car je ne suis pas chiche de titres, que ne me dites-vous, que ne dites-vous aux Français ; vous nous avez donné votre argenterie, votre or, vos bijoux & vos boucles. Nous avons fait battre aussitôt la monnaie ; & pour vous convaincre de notre franchise & de notre fidélité ; nous avons fait apposer le mois & l’an 1789, avec la légende de Louis XVI, Roi des Français, afin que les citoyens ne puissent point confondre l’ancienne monnaie avec la nouvelle. Nous vous donnons des écus & des louis de notre façon, en espèces & non en papier. Nos espèces sonnantes ne font point équivoques ; elles circulent dans toutes les bourses, les places publiques, les banques & les comptoirs ; mais si vous n’êtes pas encore contents & satisfaits, nous vous rendront vos Boucles.

[Note 1, page 1] Je ne peux concevoir comment la nation française s’est abusée & s’abuse encore jusqu’au point de se défaire de ses boucles & bijoux. On ne fait de tels sacrifces que lorsque toutes les ressources font épuisées, à la fuite d’une guerre désastreuse ; & si nous venons à en essuyer une, d’où en ferons-nous, donc ? quels moyens emploierons-nous pour la soutenir ? Depuis cette époque du patriotisme français le numéraire devient plus rare de jour en jour. Mais, me répond un plaisant, il faut bien entretenir dans le luxe nos princes & seigneurs, dans le pays étranger ; d’ailleurs, en échange de votre or, l’on vous fabrique de bonne monnaie en beau papier ; vous n’aurez à craindre pour celle-là que le feu & l’eau. Vous pourrez encore comparer ces billets à des billets de mort, parce qu’ils annoncent l’extinction totale de la France.

[Note 2, page 4] Comment les restaurateurs de la monarchie française n’ont-ils pas prévu qu’en adoptant les boucles de cuivre, ils allaient mettre sur le peuple un impôt tout à la fois désastreux & dèshonorant, en tirant de chez l’étranger, à notre propre détriment, toutes ces matières, boucles & montures. Combien de milliers en avons-nous fait venir d’Angleterre ? & combien de millions en espèces leur avons-nous envoyés pour ce seul objet de caprice ? Voilà, en vérité , ce qu’on peut appeler de grandes vues de spéculation !

La fonte massive des boucles de souliers en 1789

Le député d’Ailly, à l’origine du sacrifice des boucles d’argent des députés le 20 nov. 1789

Dès l’automne 1789, la nécessité de compenser l’effondrement des recettes fiscales du royaume suscite un élan collectif de dons de numéraires et de bijoux, parmi lesquels les boucles de souliers deviennent un enjeu symbolique.

Le 7 septembre 1789, un groupe de onze femmes – artistes ou femmes d’artistes – se présente devant les membres de l’Assemblée nationale à Versailles pour faire don à la nation d’une cassette contenant leurs bijoux. Ce geste symbolique de renoncement à la parure et au luxe pour le bien public connait un retentissement très important, popularisé par plusieurs gravures.  Deux bureaux organisés de « dons patriotiques » s’ouvent, dirigés l’un par Mme Pajou (fille et femme de sculpteur), l’autre par Mme Rigal, épouse d’orfèvre. Le 18 septembre, l’Assemblée publie un décret encourageant les dons patriotiques, le nom des donateurs étant publié sur un registre. Le 22 septembre, le roi Louis XVI envoie sa vaisselle de métal précieux à la fonte (au total  9 442 marcs d’argent et 230 marcs d’or), imité par la Reine (3 607 marcs d’argent).

Il semblerait que ce soit le fils Knapen, célèbre imprimeur, qui ait le premier indiqué que les hommes ne devaient pas être en reste sur les femmes, et offrir à la Nation leurs boucles de souliers. On publie alors toutes sortes de chiffres assez fantaisistes sur ce que pourraient rapporter les « dons patriotiques » de boucles de chaussures. On avance le chiffre de 6 millions [1], voire de 40 millions de livres, dont 600 000 pour les citoyens-soldats [2] ! « On diffère d’une manière étonnante dans les conjectures sur les produits de ce genre de sacrifice, indique le Journal de Paris le 6 décembre 1789; les uns disent que cela rendra jusqu’à vingt millions, les autres ne veulent pas même que cela rende un seul million. Il faudra savoir combien de gens en portent, ensuite combien de gens les donneront. On n’a aucune de ces deux données. »

Le 20 novembre 1789, les députés offrent solennellement leurs boucles d’argent à la Nation, à l’initiative de Michel-François d’Ailly, député de Chaumont-en-Vexin. « L’honorable membre, dit le Moniteur, en donne le premier l’exemple, en ôtant les siennes ». Ils sont bientôt imités par la Commune de Paris le 22 novembre et par les districts. Le marquis de Villette offre toutes ses boucles, celles de sa Maison, puis, en décembre, celle des patriotes du Club National qu’il préside. De nombreuses villes envoient les boucles de leurs citoyens à l’Assemblée. Bientôt, ceux qui conservent des boucles d’argent à leurs souliers apparaissent suspects. Le Dictionnaire national définit les « boucles d’argent » comme un « ornement superflu, qui désigne un aristocrate ou un égoïste au  cœur de bronze. » Le Journal des Révolutions de l’Europe note, en novembre 1789 : « Aujourd’hui, les boucles d’argent semblent être proscrites ; dans les rues de Paris, on hue ceux qui en portent encore; chacun a des cordons à ses souliers ou des boucles de cuivre. »

En mars 1790, les « dons patriotiques » n’avaient cependant rapporté qu’un million à l’Etat. Encore faut-il mentionner, échappant aux comptes généraux, des initiatives locales. Ainsi le docteur Nicolas Rougnon, à Besançon, invite ses concitoyens à sacrifier leurs boucles d’argent pour acheter du blé en faveur des indigents.

Illustrations de l’esthétique d’un siècle, les boucles de souliers d’argent sont ainsi devenues, en 1789, le symbole d’une société égoïste et frivole à abattre.

Don patriotique des illustres françoises en sept. 1789. Anonyme, 1791

Don patriotique des illustres françoises en sept. 1789. Anonyme, 1791

[1] le Dictionnaire national, 1790, article Boucles.

[2] Chronique de Paris, septembre 1789

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« Ornement superflu qui désigne un aristocrate… »

« Dictionnaire national et anecdotique, pour servir à l’intelligence des mots dont notre langue s’est enrichie depuis la révolution,(…) , avec un appendice contenant les mots qui vont cesser d’être en usage… » (1790)

Le « Dictionnaire national » que publie en 1790 le lexicographe et grammairien Pierre-Nicolas Chantreau (1741-1808) est teinté de l’ironie de son maître, Voltaire. Sincèrement acquis aux idées nouvelles, mais résolument « antifanatique », Chantreau livre ici son témoignage sur l’évolution des pensées et des mots au début de la Révolution française.

L’article « Boucles » exprime l’importance symbolique de cet accessoire de mode.

« BOUCLES : boucles d’argent : ornement superflu, qui désigne un aristocrate ou un égoïste au  cœur de bronze. Un patriote calcula un jour que si tous les Français se défaisaient de leurs boucles d’argent en faveur de la patrie, on procurerait six millions au trésor national. Cette idée vraiment patriotique fermenta quelques jours dans la têtes de nos citoyens, et nos illustres représentants allèrent d’un commun accord faire le sacrifice des leurs à la patrie. Cet exemple est imité dans les districts , qu’un zèle civique anime en tous les temps, et les boucles abondent de toutes parts sur l’autel de la patrie. Du zèle, on passe à l’enthousiasme ; dans les rues, tous les citoyens embouclés de larges boucles à la d’Artois sont obligés au même sacrifice ; mais aux enthousiastes se joignent d’infâmes spoliateurs ; le désordre, la rapine s’en mêlent, et les femmes sont outragées, etc. etc. etc. C’est au milieu de ce désordre que parurent les boucles nationales ; elles sont de cuivre ; c’est un vil métal, mais il honore le pied patriotique qui le porte. Français ! Maintenez-vous libres et vous serez de vertueux Spartiates. recommandez cependant à vos femmes de ne point porter de chiffres d’or à leurs fichus. ..Des citoyennes petites-maîtresses… Eh ! sommes-nous donc encore en 1788 ?  »

Boucle de chaussure Marmont

« Le prix du patriotisme français » , boucle patriotique du jeune Marmont, futur maréchal (vers 1792). ©Musée de Châtillon-sur-Seine

Les boucles à la d’Artois, « Artois buckles »

Le Beau comte d’Artois, par Danloux (1798)

« Boucles à la d’Artois », ou « Artois buckle » en Angleterre, est une appellation qui désigne une large boucle de chaussure, de grandes dimensions, à la mode du milieu des années 1770 jusqu’au début des années 1790. Si la mode en est en France et en Angleterre, c’est surtout en Angleterre qu’on leur donne ce nom de « Artois shoe buckles ». On rencontre plus rarement en France « boucles à la d’Artois ». Les historiens, les collectionneurs anglais reprennent de publication en publication l’idée selon laquelle ce nom vient du comte d’Artois, frère de Louis XVI, qui en aurait importé l’usage lors de son « ambassade » à Londres. Or, sans être spécialiste de Charles X, je ne vois pas du tout quelle ambassade il effectue à Londres, où l’appellation « Artois shoe buckles » est attestée dès 1777. Cette année-là, le Gentleman’s Magazine de Londres note que « les boucles de chaussures d’Artois deviennent universelles pour les dames comme pour les gentilshommes [The Artois buckles are become universal for ladies and gentlemen]: les tailles de certaines, portées à la cour, sont gigantesques ». Soit ce nom vient effectivement du comte d’Artois, dont l’élégance affectée était bien connue, soit l’origine est autre…Et l’on sait combien en matière de noms, de qualificatifs, ce cher XVIIIe siècle est inventif (robe à la Polonaise, couleur les yeux du roi, etc..).

Les « Artois buckles » sont dans ces années 1770-1780, indissociables de l’élégance d’un « Beau ». Le conférencier Didier Doré me signale qu’en 1779, dans sa pièce The Son in Law (le gendre) l’acteur et dramaturge irlandais John O’Keeffe (1747-1833) fait de l’un de ses personnages le miroir des dernières modes. Les vers qui suivent étaient l’un des hymnes des élégants :
« This face observe, discerning fair,
Observe each motion debonair;
My artois buckles when you view,
In shining sable satin shoe,
You’ll say, that I’m, from top to toe,
A monstrous handsome city beau. »
 !!!

(…lorsque vous regardez mes boucles d’Artois, sur mes chaussures satin noir brillant, vous direz, que de la tête aux pieds, je suis suis un Beau d’une beauté dévastatrice!)

Boucles de chaussures masculines 1777-1785        Los Angeles County Museum of Art, M.80.92.6a-b.

A quoi ressemblaient « the oversized Artois buckles named after the Comte d’Artois » ? Le qualificatif « oversized » [surdimensionné] en dit long. A partir des années 1740, la taille de la boucle de chaussure masculine se stabilise à environ 6 x 5cm. Dans les années 1770-1780, la dimension moyenne des boucles – je me fonde de manière très parcellaire sur celles qu’il m’a été donné d’étudier – augmentent : elles s’élargissent pour couvrir totalement le coup de pied; En moyenne 7 à 8 x 5 cm, environ. Pour l’essentiel, elles ne font que s’élargir, sans gagner nécessairement en hauteur. Elles peuvent être bien plus imposantes, ce qui explique la raillerie de Frédéric II le Grand sur nos boucles de « harnais de carrosses »…. J’en connais une paire étonnante, et esthétiquement pas très heureuse, de 11,6 x 4,6 cm ! Celles d’un genre dont se plaint Vaublanc dans ses Mémoires... J’en connais également une paire, très jolie, des années 1780, de 9,7 x 7,5 cm. Elles ressemblent tout à fait à celles que porte Lavoisier dans le tableau de David, et qui couvrent entièrement le cou de pied. J’ai également publié sur mon blog sur ces boucles en Wedgwood du V&A : elles mesurent 8,6 x7,8 cm.

Peut-être par rivalité avec le Beau comte d’Artois, le fils prodigue de George III d’Angleterre, de cinq ans le cadet du prince français, lança en Angleterre dans les années 1780 une forme de boucle nouvelle, très large et très étroite (5 inches x 1 inch). Mais ces boucles étranges, qui divisèrent les élégants britanniques, sont aujourd’hui considérées comme un avatar des boucles à la d’Artois, ce dont leur promoteur, le prince de Galles, enragerait…

Voilà pour l’histoire. Les boucles d’Artois étant les plus prisées par les collectionneurs, elles sont en général qualifiées ainsi dès qu’elles mesurent plus de 6 ou 7 cm de large. Sont également appréciées, aujourd’hui, dans les Maisons de Ventes, ses qualités esthétiques : la boucles d’Artois est très souvent richement ornée de pierres, de strass, de filigranes, et même de camées. Aujourd’hui, boucle d’Artois veut dire essentiellement boucle de belle dimension, et de belle facture. Des boucles un peu grossières, même de grandes dimensions, ne seraient sans doute pas qualifiées de « Boucles d’Artois ».

Les boucles à bord des épaves de la Natière (1704/1749)

Teddy Seguin (Adramar) © MCC / DRASSM Coincée par le chaos du naufrage au milieu de cordages et de rondins, noyée dans la vase grise, une chaussure en cuir de l’équipage surgit au cours de la fouille de l’épave de la Dauphine (1704). (Cliché : NAT02_SM0176)

Les fouilles sous-marines de la Natière, dans la baie de Saint-Malo, ont depuis 1999 mis à jour de très nombreuses chaussures, et leurs boucles, sur les épaves de la Dauphine (qui a sombré en 1704) et de l’Aimable-Grenot (6 mai 1749). « Le site de la Natière, explique, enthousiaste, Michel L’Hour, conservateur en chef au DRASSM [ département des Recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines], est un des plus attractifs au monde. Ailleurs, les épaves sont souvent en mauvais état. Ici, c’est un véritable Pompéi sous-marin. Les sites sont tels qu’ils se trouvaient au moment du naufrage. » [ AFP, 25/07/2006].

La très grande rapidité des naufrages, qui n’a pas permis aux marins d’emporter leurs effets, et les dépôts d’alluvions sur le site de la Natière en font des épaves extrêmement riches d’enseignements sur le quotidien des équipages. Sur la seule Dauphine, 2 000 objets ont pu être analysés par les archéologues.

Ils confirment ce que nous savons de la boucle de soulier. Au début du XVIIIIe s. la boucle est de petite taille, centrale ou souvent latérale. « Façonnés en cuir et munis, pour l’essentiel, de talons en lamelles de cuir chevillées, les souliers de La Dauphine étaient pourvus d’une petite boucle latérale » précise une publication du DRASSM. A partir de 1740, la boucle est large (environ 6 x 5 cm) et se referme au centre de l’empeigne : les souliers de l’Aimable-Grenot (1749) en sont représentatifs. On note que les boucles retrouvées dans l’épave de l’Aimable-Grenot sont caractéristiques de l’époque Louis XV avec une ornementation rococo. Elles sont en métal cuivreux – bronze ou laiton – de médiocre valeur (voir photographie plus bas).

Les fouilles de la Natière nous renseignent plus précisement sur l’usage et l’usure des souliers à boucles : « On remplaçait la boucle par des lacets lorsque l’extrémité des pattes de fixation de la boucle venait à lâcher [i.e des pattes de quartiers], ou l’on transformait la chaussure en mule ou en sabot lorsque ces pattes étaient inutilisables… » (http://epaves.corsaires.culture.fr)

Teddy Seguin © MCC / DRASSM Chaussure en cuir découverte sur l'épave de la frégate la Dauphine (1704) après traitement. (Cliché : Nat 1182)

Teddy Seguin (Adramar) © MCC / DRASSM Boucle de chaussure en alliage cuivreux trouvée sur l'épave de L'Aimable Grenot (1749). (Cliché : Nat 2945_1)

Boucles de souliers de Napoléon à Sainte-Hélène

Boucles de chaussures de Napoléon à Sainte-Hélène © RMN / Gérard Blot

Les collections nationales françaises comportent peu de boucles de chaussures. Le catalogue des collections de la Réunion des Musées nationaux ne présente que trois articles, dont une intéressante paire de boucles ordinaires, admise comme ayant été portée par Napoléon à Sainte-Hélène. Elle a été offerte en 1979 par le prince Napoléon au musée national du château de la Malmaison.

Il s’agit de deux boucles rectangulaires aux angles arrondis, légèrement bombées, décorées de filets creusés dans le corps. Chaque boucle mesure 65mm de long par 45 mm de large.

Poinçon au 1er Coq (1798-1809) de 2e titre

Elles semblent avoir été en vermeil, sur argent massif 2e titre (800/1000) identifié par le poinçon au premier coq tourné vers la gauche et chiffre 2 (pour 2e titre), en usage entre 1798 et 1809. Ces boucles portent également le poinçon du maître orfèvre, les  lettres « J.H » et en dessous « L » dans un losange vertical, sur la tranche : il s’agit de Jean-Henri Loublié, dont le poinçon caractéristique a été insculpé à Paris en 1807.  La lecture des poinçons est toujours intéressante. Ici ils permettent de dater assez précisément la fabrication des boucles, postérieure à 1807, mais antérieure à 1809. Vers 1808, donc. Les boucles portent enfin un poinçon de grosse recense (tête casquée tournée vers la droite), elles ont certainement donc été vendues après le changement de poinçon de 1809.

Le système d’attache est en acier, à chape et contre-chape articulé autour de la tige centrale. Les ardillons sont en forme de fourche.

Madame Claudette Joannis, rédactrice de la fiche d’inventaire, note : « Plusieurs boucles de chaussures et de col sont mentionnées dans le testament de Napoléon : elles sont en diamants et en or, et destinées à sa famille. Non mentionnées, celles-ci, plus simples, relevaient de son usage quotidien durant son exil à Sainte-Hélène. Cet usage est tardif car les boucles disparaissent des chaussures masculines à la fin du XVIIIe siècle. »

Ajoutons toutefois une précision aux propos de Claudette Joannis : le goût personnel de l’Empereur pour les boucles de souliers amène, sous l’Empire, à un bref retour en vogue de ce système de fermeture. En réalité, les chaussures masculines étant alors très décolletées, sous la forme d’escarpins, la boucle est souvent plus ornementale qu’utilitaire même si elle conserve son système de fermeture.

L'Empereur Napoléon, peint par David en 1812 aux Tuileries, portant des boucles à ses souliers

L’Empereur Napoléon, peint par David en 1812 aux Tuileries, portant des boucles à ses souliers

Paire de boucles ornées de camées en Wedgwood (vers 1790)

Boucle de chaussure, acier taillé et céramiques, V&A Museum M.2-1969, Londres.

Cette paire de boucles de chaussures fait partie des collections du V&A Museum de Londres (Joaillerie, pièce 91 – Inv. M.2-1969).

Elle est spectaculaire par ses dimensions (long. 8,6cm; larg. 7,87 cm; ép. 3, 02 cm) et par ses matériaux.

Le tour de la boucle est fait en acier taillé, dit en pointes de diamants. Cet acier très brillant est en vogue dans toute l’Europe à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Il est essentiellement produit en Angleterre, et si estimé que les boucles d’acier s’achètent parfois au poids de l’or.

Les médaillons sont des camées en Wedgwood, une céramique mise au point par Josiah Wedgwood (1730-1795) et qui imite les camées en pierres dures ou en coquillages. Josiah Wedgwood est un inventeur de génie, et grand industriel, qui met au point des techniques révolutionnaires et des matériaux nouveaux : une faïence « cream-ware », un biscuit de basalte et un biscuit de jaspe coloré (« jasperware »). Les couleurs qu’il met au point sont caractéristiques : vert, rose, et surtout un bleu très typique, légèrement teinté de gris, le bleu Wedgwood.  Si la fabrique de Josiah Wedgwood ouvre en 1759, ces camées sont mis au point et perfectionnés dans les années 1770-1780, avec comme point d’orgue la réalisation d’un vase entier, le vase Portland, après trois années de travail, en 1790. La mode classique et néo-antique, après l’identification du site de Pompéi en 1763, assure un très grand succès européen aux articles « à l’antique » de Wedgwood. Il diffuse très largement un « Catalogue de camées, intaglios, médailles, bas-reliefs, bustes et petites statues. Accompagné d’une déscription générale de diverses tablettes, vases, écritoires, at autres articles tant utiles que pûrement agréables ; le tout fabriqué en porcelaine et terre cuite de differentes espèces, principalement d’aprés l’antique, et aussi d’après quelques uns des plus beaux modèles des artistes modernes. (London 1788-90)

Aussi, en l’absence de poinçons, il est possible de dater cette paire de boucles des années 1790 en raison de ses dimensions très larges, de son système à contre-chape et des petits médaillons en Wedgwood. Le V&A la date plus largement « entre 1776 et 1820 ».

Le comte de Vaublanc : « elles blessaient souvent les chevilles ».

Lavoisier et sa femme, par David (détail).

A partir de 1775, la taille des boucles prend une très grande ampleur, couvrant tout le cou-de-pied. Certaines sont gigantesques. Dans ses Mémoires sur la Révolution de France, le comte de Vaublanc (1756-1845) se plaint de leur incommodité :

« Les hommes portaient d’énormes boucles d’argent, si grandes qu’elles rasaient le parquet des deux côtés; elles blessaient souvent les chevilles, et, si le coup était violent , c’était une vraie blessure. Elle se renouvelait souvent par des coups successifs et produisait une plaie douloureuse. Je l’ai éprouvé, et, après avoir souffert courageusement ces effets de notre divinité, la mode, je fus forcé d’y renoncer, et de souffrir, avec un courage plus difficile, les sarcasmes des hommes d’esprit sur mes petites boucles. Mais comme j’ai toujours eu la manie, blâmable sans doute, de ne jamais suivre entièrement la mode, au point d’en être souvent remarqué , j’avoue que je mis quelque vanité dans mes petites boucles. Un présent de ces larges boucles fut envoyé par un de nos princes au prince Henri de Prusse , et le grand Frédéric s’en moqua beaucoup ; il dit que nous mettions à nos souliers les boucles de nos harnais de carrosses. »

Mémoires de Monsieur le comte de Vaublanc, Firmin Didot Frères, 1857, p. 139.

La page richement illustrée de Candice Hern sur les boucles de chaussures

Candice Hern présente, dans son blog, une page très richement illustrée et documentée sur les boucles de chaussures au XVIIIe siècle.

La page est rédigée en anglais mais mérite le coup d’œil et, pour les anglophones, la lecture.

Une belle image extraite du blog de Candice Hern - Boucles XVIIIe en écrins

Un modèle de boucle à contre-chape

Un modèle de boucle à contre-chape anglaise vers 1790

Une boucle de chaussure masculine à contre-chape, vers 1790

Technique de la boucle de chaussure

La boucle sert effectivement à fermer la chaussure.

Paire de boucles de chaussures en argent – Agen 1784-1785, Maître Orfèvre Jean Seguin

Elle se compose de la boucle, qui désigne le cadre en métal (bronze, argent, or…) orné parfois d’émaux ou de pierreries.

La boucle est traversée de haut en bas, au milieu, par une tige métallique, souvent en fer ou en acier, la goupille. La goupille sert d’axe pour la chape et l’ardillon.

Au centre de la goupille s’articule une fourche à deux pointes, l’ardillon double. L’ardillon double, c’est à dire à deux pointes, aide souvent à caractériser une boucle de chaussure.

A l’opposé de l’ardillon, se trouve une forme trapézoïdale à deux ergots piquants : la chape.

Enfin, il arrive parfois que l’ardillon double, au lieu de buter directement sur la boucle, bute sur un cadre en acier ou en fer articulé sur la goupille également : la contre-chape.

« Il y a quatre parties dans une boucle; le tour, qui retient le nom de boucle; l’ardillon, la goupille et la chape : la goupille traverse le tour, l’ardillon et la chape; les pointes de l’ardillon portent sur le tour supérieur de la boucle. » Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, 1753. Article chape.

Le site « American Duchess » qui produit de très belles répliques de souliers historiques pour femme, spécialement du XVIIIe siècle, ainsi que de belles répliques de boucles, propose une vidéo démonstrative très claire.

Une brève histoire de la boucle de chaussure masculine

Boucles de chaussures masculines en écrin, vers 1780

Le soulier masculin moderne, à talons et lacets, nait vers 1610 et, dès cette époque, on en soigne la fermeture : on noue, en guise de lacets, des rubans. On forme des rosettes. On ajoute des ornements, qui, dans les années 1660-1670, deviennent très fantaisistes : grosse rose de rubans plissés, cascade de ruban en « petite oie » ou grandes raquettes montées sur métal, en ailes de moulin à vent ou de libellule.

C’est dans ce foisonnement d’excentricités qu’apparaît la boucle de chaussure. Décorative et précieuse, elle est aussi fonctionnelle : elle permet une fermeture rapide des pattes de quartier sur l’empeigne. Premier à en laisser un témoignage, Samuel Pepys, dignitaire anglais, note dans son journal à la date du 22 janvier 1660 «This day I began to put buckles on my shoes » (Aujourd’hui, j’ai commencé à mettre des boucles à mes chaussures). Comme souvent pour les modes, les Anglais en attribuent l’invention aux Français, tandis que les Français appellent les chaussures à boucles « souliers à l’anglaise ».

Apparue vers 1660, démodée vers 1670, revenue vers 1680, la boucle ne s’impose qu’au début du XVIIIe siècle, comme la fermeture évidente du soulier élégant. A la Cour, à la ville, les hommes portent en journée de grosses boucles d’argent, plus ou moins travaillées, mais aussi d’or ou de bronze argenté. Le deuil proscrivant l’or et l’argent brillants, les élégants affligés usent de boucles en argent noirci ou en acier taillé. Les boucles d’acier produites à Wolverhampton, en Angleterre, très prisées à partir de 1760, sont négociées à prix d’or. L’acier est utilisé également pour les chaussures enfants, car il est moins fragile que l’argent. Pour les cérémonies, les soirées et les bals, les boucles de pierreries sont de mise. Un courtisan possède en général au moins une parure, qui comprend une paire de boucles de souliers, et une paire de boucles de jarretières assortie, plus petites, pour serrer la culotte aux genoux.

Boucle supposée de G. Washington, en argent et strass calibrés v. 1780

L’exploitation des riches gisements de diamants du Brésil, à partir de 1725, donne un nouvel essor aux créations de joaillerie, qui atteignent sous Louis XV une démesure inégalée : les boucles de chaussures en diamants en témoignent. A Versailles, elles sont une obligation du paraître : ceux qui n’en ont pas, s’en font prêter par leur parenté ou leurs amis, voire par la famille royale elle-même. Les boucles de chaussures du prince Electeur de Saxe sont l’un des très rares exemplaires parvenus jusqu’à nous, mais les inventaires français en dénombrent beaucoup à l’époque. Celles du Dauphin Louis, fils de Louis XV, sont estimées à près de 10 000 louis. En 1788, à la veille de la Révolution, Louis XVI – grand amateur de pierreries – en fait réaliser une paire, ornée de 80 diamants identiques, taillés en brillants, pesant chacun plus d’un carat : elle est estimé à 48 000 livres, soit environ 400 000 euros. Livrée en 1789, elle n’est sans doute portée qu’une fois, pour la cérémonie d’ouverture des Etats-Généraux. L’usage des boucles en pierreries dépasse le cadre des soirées de Versailles, ou de Paris puisqu’en 1792 l’inventaire des bijoux de Louis Colas Desfrancs (1735-1820), négociant d’Orléans, compte « deux paires de boucles en diamans (sic) à souliers ». Peut-être s’agit-il dans ce cas de faux diamants, abusant un oeil peu expert ? En effet, au moment même où arrivent en Europe les diamants du Brésil, vers 1730, un joaillier alsacien, Georges- Frédéric Strass, invente un cristal très riche en plomb pour imiter le diamant. Il baptise son invention « pierre du Rhin », mais le public la renomme « pierre de Strass » ou « strass ». Le succès de ces imitations précieuses est tel qu’en 1734, Strass est nommé joaillier du Roi. Les strass permettent de varier à l’infini les modèles, suivant les caprices de la mode, à moindre coût. « Le succès de ces bijoux entraîne la naissance d’une nouvelle corporation, celle des joailliers faustiers  » (1).

Lavoisier, par David (boucles de chaussures d’Artois au premier plan)

Les formes, les motifs, les formats évoluent en effet beaucoup. A partir de 1775, la taille des boucles prend une très grande ampleur, couvrant tout le cou-de-pied. Outre-manche, elles sont appelées « Artois shoe buckles » en référence au comte d’Artois, le plus jeune frère de Louis XVI et futur Charles X, alors célèbre pour son élégance de mirliflore. En 1777, le Gentleman’s Magazine de Londres note que « les boucles de chaussures d’Artois deviennent universelles pour les dames comme pour les gentilshommes : les tailles de certaines, portées à la cour, sont gigantesques ».
Dans ses Mémoires, le comte de Vaublanc se plaint de leur incommodité : « Les hommes portaient d’énormes boucles d’argent, si grandes qu’elles rasaient le parquet des deux côtés ; elles blessaient souvent les chevilles (…) Un présent de ces larges boucles fut envoyé par un de nos princes au prince Henri de Prusse, et le Grand Frédéric s’en moqua beaucoup ; il dit que nous mettions à nos souliers les boucles de nos harnais de carrosses. » (Firmin- Didot, 1857, p. 139) Ces excès déclenchent les railleries. Dans la pièce de Sheridan, Le voyage à Scarborough (1777), Lord Foppington, ironise : si les boucles servaient jusque là à tenir la chaussure, “la situation est inversée maintenant, et la chaussure ne sert plus qu’à tenir la boucle”.

La Révolution française met en effet un terme progressif à l’usage de la boucle précieuse, devenue signe honni de richesse et de coquetterie. Dès l’automne 1789, les « dons patriotiques » envoient aux hôtels des monnaies pour 1 million de livres de boucles de souliers, dans la tradition des fontes d’Ancien Régime. Le Dictionnaire national définit en 1790 les boucles d’argent comme un « ornement superflu qui désigne un aristocrate, ou un égoïste au cœur de bronze« . A partir de 1792, le besoin de financer la guerre contre les souverains européens suscite des cérémonies pendant lesquelles les citoyens envoient leurs boucles de chaussures en argent à la fonte, pour sauver la « Patrie en danger ». En échange, ils reçoivent des boucles carrées, de fer ou de laiton, sur lesquelles une inscription félicite le donateur d’avoir payé « le prix du patriotisme français » : les boucles patriotiques. Ces remises volontaires ne suffisant pas, les autorités révolutionnaires orchestrent des réquisitions forcées de bijoux d’or et d’argent. La Convention, par décret, encourage la dénonciation des matières d’or et d’argent, bijoux et autres effets précieux « cachés ou enfouis ». De grandes quantités de boucles de chaussures d’or et d’argent sont envoyées aux hôtels des monnaies… Les fabricants de boucles anglais s’en désespèrent, et sollicitent la protection du prince de Galles qui, en 1791, promet « très gracieusement » qu’il ne portera que des boucles, et qu’il y invitera toute sa Maison. L’élégance de la réponse n’enraye pas la crise. En Angleterre, pour la seule région de Birmingham-Wolverhampton, le nombre de fabricants de boucles passe de 253 fabricants en 1770 à… à peine 20 en 1818.

L'Empereur Napoléon, peint par David en 1812 aux Tuileries, portant des boucles à ses souliers

L’Empereur Napoléon, peint par David en 1812 aux Tuileries, portant des boucles à ses souliers

Les caprices de la mode n’expliquent pas seuls cette régression : le blocus imposé en 1806 à la couronne britannique par Napoléon y contribue fortement. Bonaparte, premier Consul puis Empereur, porte lui-même des boucles à ses souliers, et encourage une production française, notamment parisienne. La boucle de chaussure masculine jette sous l’Empire (1804-1814) ses derniers feux, qui s’éteindront sous la Restauration (1814-1830).

Le lacet ferme progressivement la parenthèse ouverte cent ans auparavant. La survivance dérisoire de l’usage de la boucle sur l’escarpin de cérémonie, jusqu’en 1850, ne fait qu’en appuyer le passéisme. Dès les années 1820, la boucle de chaussure appartient définitivement à une esthétique nostalgique, celle d’abord des émigrés, puis de quelques dandys à talons rouges. La boucle de chaussure, par les folies élégantes dont elle fut l’objet au XVIIIe siècle, porte pourtant avec elle un peu de la « douceur de vivre » de l’Ancien Régime. Voici certainement ce que les collectionneurs passionnés recherchent aujourd’hui encore dans cet objet insolite, et puissamment évocateur : l’esprit d’un siècle.

(1) Maurice Rheims, Les Collectionneurs, Ramsay 1981, p. 156

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Le baron de Besenval, par Danloux

Le baron de Besenval, par Danloux

De 1660, date de sa première mention historique, à la fin du XIXe siècle, où elle est définitivement rangée parmi les accessoires d’un temps révolu, la boucle de chaussure est à la fois un objet utilitaire – elle sert effectivement à fermer la chaussure, au même titre que la boucle de ceinture aujourd’hui -, un objet d’art décoratif, un joyau chez les plus fortunés, un phénomène de mode, et donc de société. Elle est indissociable du XVIIIe siècle, temps de son apogée, au même titre que les bas blancs ou la perruque poudrée.

La boucle de chaussure, aujourd’hui objet de curiosité, est une porte d’entrée atypique sur notre histoire.

Entrons.