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Pied gauche, pied droit…

Dessin de soulier XVIIIe, dans lequel la parfaite symétrie de la semelle est représentée (In M. Leloir, Histoire du Costume, 1933)

Dessin de soulier XVIIIe, dans lequel la parfaite symétrie de la semelle est représentée (In M. Leloir, Histoire du Costume, 1933)

Au XVIIIe s., comme le plus souvent depuis la Renaissance, les souliers d’homme sont en général identiques pour le pied droit et pour le pied gauche. Et la semelle en est parfaitement symétrique, pour être interchangeable. On lit de toutes sortes d’explications fantaisistes sur ce point (1). Il s’agit d’un choix pleinement conscient de l’élégance, c’est-à-dire uniquement esthétique au détriment du confort.

Dans l’Art du Cordonnier (1767), François-Alexandre de Garsault (1693-1778) le note : « Dans les formes ordinaires [de souliers masculins], les renflements et rétrécissements du contour de la plante du pied sont égaux à droit [sic] et à gauche, de façon que le dessous de la semelle […] représente une figure régulière; cela n’est cependant pas dans la nature […] ».

La préoccupation est clairement uniquement élégante : les semelles sont ainsi parfaitement symétriques, et parfaitement identiques. Dans l’usage, cela s’avère tout-à-fait inconfortable, mais que ne sacrifie-t-on pas à son confort parce que c’est « à la mode » ou parce que c’est l’usage ? Cela oblige notamment à changer régulièrement les chaussures de pied, afin de préserver l’équilibre de la forme. « C’est pourquoi on est communément dans la nécessité, pour peu qu’on soit marcheur, de changer tous les jours ses souliers de pied, afin de faire revenir en leurs places les semelles que le pied avait poussées en dehors la veille, moyennant quoi, on leur rend perpétuellement leur régularité (…) ». Ce système a de nombreux inconvénients : « ce mouvement journalier doit les corrompre et les user plutôt; et le pied qui, pour ainsi dire, les remet toujours en forme, a un office qui, quand les souliers sont neufs, ne laisse point de le gêner ».

Mais, quels que soient les inconforts, Garsault les semble préférer au parti-pris d’un original – il en est tout de même – qui se fait faire des chaussures adaptées à chaque pied : « […] quoique cette personne soit grand chasseur, et qu’il marche souvent souvent depuis le matin jusqu’au soir, il ne change point ses souliers de pieds, et le soulier neuf ne le gêne ni ne le blesse jamais; il est vrai que le dessous de ses semelles ne satisfait pas la vue par leurs biaisements. »

Les boucles suivent naturellement ce souci de symétrie : les plus courantes sont parfaitement symétrique et donc absolument interchangeables. On trouve cependant sur certaines boucles des mentions « R » et « L », Right et Left, qui rappellent que certaines boucles anglaises, notamment à système, étaient asymétriques et adaptées à la forme du cou de pied.

Planche extraite de L'Art du Cordonnier, par Garsault, 1767 (source Gallica)

Planche extraite de L’Art du Cordonnier, par Garsault, 1767 (source Gallica)

(1) Les plus courantes sont que l’on n’avait pas, alors, inventé les chaussures de formes différentes, ou bien qu’il s’agirait de souliers militaires similaires d’une part pour permettre un réassortiment plus rapide d’une paire dont l’un des deux serait perdu, d’autre part pour empêcher l’usage civil des souliers militaires

Une boucle de soulier de Louis XVI

L’étude de maître Olivier Coutau-Bégarie propose à la vente le 3 avril 2013 une boucle de soulier réputée avoir appartenu à Louis XVI.

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Le catalogue de la vente, reproduit avec l’autorisation de l’étude,  la décrit ainsi :

« Boucle de soulier du roi Louis XVI. Modèle rectangulaire, en argent, légèrement bombé, à décor d’un double encadrement de perles d’argent taille diamant. Une étiquette en carton porte l’inscription manuscrite : « Boucle du roi martyr, remise par Cléry,[partie illisible], duc de Looz Croswarem ». Au revers figure un texte en partie effacé. Cette boucle est depuis l’origine conservée dans une étoffe en velours de soie,de couleur bordeaux, précieusement cachée dans un emboîtage en bois recouvert de cuir, imitant une reliure du XVIIIe siècle. Maître orfèvre : François-Noël Devaux (1783-1784), Paris. Dimensions : H. : 4 cm –L. : 8 cm.  Poids. : 27 grs.

Provenance : Cet émouvant souvenir historique fut remis par Jean-Baptiste Cléry (1759-1809), valet de chambre du roi lors de sa captivité à la prison du Temple, au duc Guillaume-Joseph de Looz-Croswarem (1732-1803) et conservé depuis dans sa descendance.

Référence : « Marie-Antoinette et son temps », catalogue de l’exposition,Galerie Sedelmeyer, 1894, n°22, page 27  »

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Maître Coutau Bégarie nous a permis d’étudier la boucle de près.

Il s’agit d’un très beau travail d’orfèvre parisien. La course de ruban, bordée de part et d’autre par des clous ou des perles en taille diamant forme un ensemble très réussi. L’orfèvre François-Noël Devaux n’est pas répertorié dans le livre-référence de François Doré sur les Boucles de costume en France. Je me promets d’en chercher davantage sur son compte, car je peine à expliquer comment ce travail de 1783-1784 se retrouve au pied du Roi. L’expert Cyrille Boulay ne nous en dit pas davantage, même s’il rapproche habilement cette boucle de celle « similaire » [sic] (On ignore sur quel fondement : elle n’est décrite nulle part…) qui se serait détachée du soulier royal lors de la fuite des Tuileries, dite « fuite à Varennes », en juin 1791.

Ajoutons que, dans la fonte généralisée des boucles de chaussures, le Roi a du faire l’objet d’une surveillance patriotique particulière.

Peu importe au fond. Cléry est connu pour avoir fait sa fortune, dans tous les sens du terme,  sur les reliques royales, et la provenance supposée Cléry est à elle seule une provenance intéressante. Le trafic important de ces reliques dès 1793 et jusqu’aujourd’hui rend difficile l’établissement de certitudes.

On note que la boucle n’a plus son système de fermeture original, à chape et ardillon double.

J’ai pu prendre des mesures sensiblement plus précises : 3,85 cm x 8 cm. La hauteur hors tout, qui donne la courbure, est d’environ 1,8 cm.

Vous trouverez le montant de l’adjudication dans l’article sur le prix des boucles.

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Les boucles d’acier violettes du Roi, en Grand Deuil de Cour

Le Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France de Nicolas Viton de Saint-Allais  (Paris, 1816) rapporte que le roi, dans le premier temps du Grand Deuil de Cour, porte des « boucles d’acier tirant sur le violet« , c’est à dire certainement un acier bleui par chauffe, mais tirant vers le noir, sur des « souliers de drap violet« .

L’intérêt général de cet article du dictionnaire justifie de le citer in extenso :

« GRAND DEUIL DE COUR

Premier temps. — Le roi porte habit, veste et culotte de drap violet ; l’habit boutonné tout du long, sans laisser voir la chemise ; les manches fermées jusqu’aux poings, et garnies de petites manchettes plates et cousues ;

Le collet garni d’un rabat de toile de Hollande ;

Les bas de laine violette ;

Les souliers de drap violet, avec les boucles d’acier tirant sur le violet ;

L’épée garnie d’acier de même couleur, avec le ceinturon de drap violet ;

Le chapeau noir garni d’un crêpe violet ;

Les gants violets avec la garniture.

Les autres personnes portent les cheveux sans poudre, habit de drap noir, souliers bronzés, bas de laine noire, l’épée noire garnie d’un crêpe, boucles noires, cravate de batiste, pleureuses.

Deuxième temps. — Le roi porte habit, veste et culotte de drap violet, bas de soie violette, manchettes de mousseline d’effilé, boucles et épée d’argent, un ruban violet à l’épée ; et pour les autres personnes, habit de drap noir, bas de soie noire, boucles et épée d’argent, un ruban noir à l’épée.

Troisième temps ou petit Deuil. — Pour le roi ainsi que pour les autres personnes, habit noir de soie, épée et boucles d’argent, bas blancs de soie, nœud d’épée noir et blanc.

Pendant le grand Deuil, dans les grandes cérémonies, les hommes ajoutent à leur costume un manteau, un crêpe pendant au chapeau, et une cravate longue.

Le manteau du roi est en violet ; celui des autres personnes est un étoffe de laine noire.

La longueur du manteau se règle suivant le rang de la personne. »

Les souliers mauves du coiffeur Léonard, dans le film "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola (2006)

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Le costume des Députés aux Etats-Généraux

Vous trouverez ici le document portant règlement de l’habillement de cérémonie des Députés aux Etats Généraux, par le Grand Maître des Cérémonies, Henri-Evrard de Dreux-Brézé (1761-1829), qui spécifie les boucles de deuil préconisées aux Députés des Trois Ordres.

Ouverture des Etats-Généraux en mai 1789, peinte postérieurement par Auguste Couder

« Costume de cérémonie de MM. les Députés des trois Ordres aux Etats généraux.

CLERGÉ

MM. les Cardinaux, en chapeau rouge.

MM. les Archevêques et Evêques, en rochet camail, soutane violette, et bonnet carré.

MM. les Abbés, Doyens, Chanoines, Curés, et autres députés du second Ordre du clergé, en soutane, manteau long et bonnet carré.

NOBLESSE

Tous MM. les députés de l’Ordre de la Noblesse porteront l’habit à manteau d’étoffe noire, de la saison, un parement d’étoffe d’or sur le manteau, une veste analogue au parement du manteau, culotte noire, bas blancs, cravate de dentelle, chapeau à plumes blanches, retroussé à la Henri IV, comme celui des chevaliers de l’Ordre : il n’est pas nécessaire que les boutons de l’habit soient d’or.

TIERS ÉTAT

MM. les députés du Tiers état porteront l’habit, veste et culotte de drap, bas noirs, avec un manteau court de soie ou de voile, tel que les personnes de robe sont dans l’usage de le porter à la Cour ; une cravate de mousseline, un chapeau retroussé de trois côtés, sans ganse ni bouton, tel que les ecclésiastiques le portent lorsqu’ils sont en habit court.

"Je suis Député du Tiers", estampe anonyme, 1789.

DEUILS

Deuil du Clergé.

Si quelqu’un de MM. les Archevêques et Evêques députés se trouvent en deuil de famille, ils porteront la soutane et le camail noirs.

MM. les Abbés, Doyens, Chanoines, Curés et autres Députés du second Ordre du Clergé, qui se trouveraient être en deuil drapé, porteront le rabat blanc et la ceinture de crêpe.

Deuil de la Noblesse.

MM. les députés de la Noblesse porteront l’habit de drap noir, avec le manteau à revers de drap, bas noirs, cravate de mousseline, boucles et épée d’argent, chapeau à plumes blanches retroussé à la Henri IV.

S’ils sont en deuil de laine ils porteront également habit, veste, culotte et manteau de drap noir, boucles et épée noires, cravate de baptiste, chapeau à la Henri IV, sans plumes.

Deuil du Tiers état.

L’habit de MM. les députés du Tiers état sera le même, à l’exception que le manteau ne pourra être de soie, mais de voile, et qu’ils porteront les manchettes effilées, avec les boucles blanches, s’ils sont en deuil ordinaire ; et les boucles noires, manchettes et cravate de baptiste, s’ils sont en deuil de laine.

Signé : le Marquis De Brezé. A Versailles, le 27 avril 1789.  »


		

Le Journal d’un Exquis, 1819

Le Journal d’un Exquis (1819) ne cite la boucle de chaussure que d’une manière anecdotique dans cet extrait, qui vaut par la précision sur le soulier – dont la patte de quartier percée, sur laquelle s’agrippe la boucle, est arrachée – et sur le ton d’une époque, l’âge d’or des dandys…

« Cela m’a pris quatre heures pour m’habiller; […] J’ai cassé trois laçages et une boucle, déchiré le quartier d’une paire de chaussures, faites si fines par O’Shaughnessy, à St. James’s Street, qu’elles étaient légères comme du papier brun; quel dommage, elles étaient doublées de satin rose, et presque parfaites; j’ai mis une paire de Hoby; j’ai trop parfumé mon mouchoir, et ai du recommencer de novo; je ne suis pas arrivé à nouer ma cravate d’une manière qui me satisfît; j’ai perdu trois quarts d’heure avec ça, déchiré deux paires de gants fins en les enfilant trop précipitamment.; j’ai été obligé de m’y prendre lentement pour la troisième; j’ai perdu encore un quart d’heure avec ça; je suis monté furieux dans ma voiture, et mais j’ai du revenir pour ma magnifique tabatière, car je savais que j’impressionnerais l’assemblée avec elle. »

 » Took four hours to dress; […] broke three stay-laces and a buckle, tore the quarter of a pair of shoes, made so thin by O’Shaughnessy, in St. James’s Street, that they were light as brown paper; what a pity they were lined with pink satin, and were quite the go; put on a pair of Hoby’s; over-did it in perfuming my handkerchief, and had to recommence de novo; could not please myself in tying my cravat; lost three quarters of an hour by that, tore two pairs of kid gloves in putting them hastily on; was obliged to go gently to work with the third; lost another quarter of an hour by this; drove off furiously in my chariot but had to return for my splendid snuff-box, as I knew that I should eclipse the circle by it. »

Portrait de Jem Belcher, un élégant vers 1800 (National Portrait Gallery, Londres)

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« Rendez-moi mes boucles ! » … Un pamphlet sceptique en 1790

En 1790, un pamphlet anonyme affiche, sur le gimmick « Rendez-moi mes boucles », son scepticisme sur la Révolution française, résumée au sacrifice patriotique des boucles de chaussures d’argent. En voici le texte intégral.

Un pamphlet sceptique sur la Révolution française et le sacrifice patriotique des boucles d'argent : rendez-moi mes boucles !

Rendez-moi mes boucles. A Messieurs de l’Assemblée Nationale.

[1790]

Faites-moi la charité, je n’y vois goutte.

J’étais aveugle lorsque les comices de l’empire français se renouvelèrent. On me dit que tout était dans le désordre, qu’il n’y avait plus d’argent pour payer les pensions des grands seigneurs, leurs maîtresses, leurs valets, leurs menins ; qu’il était plus juste que je donnasse mes boucles [1], sous le prétexte qu’elles serviraient à la patrie, qui n’a cependant besoin que de courage, que de bras & d’hommes vertueux : je le crus. L’on accaparait les grains & les farines ; nous manquions de pain ; le fus néanmoins ébahi quand j’entendis de beaux discours ; l’on m’ajouta que je ferais riche, si je donnais mes boucles ; je les donnai ; mais comme l’on m’a trompé, que je n’ai pas de pain, rendez-moi mes Boucles.

L’on me dit que les Français avoient conquis leur liberté ; je le crus, parce que je n’y vois pas. Mais pour assurer cette liberté, il fallait en boucler les ennemis ; je donnai donc mes Boucles aux Représentants de la Nation ; quel usage en ont-ils fait ? nous le verrons. Mais je croyais être libre ; je courus â tâtons ; je tombai dans un fossé ; j’appelai à mon secours, & l’on me répondit que j’étais libre , que je devais être content. Je me désespérais : alors on me demanda un louis d’or pour me retirer ; je ne l’avais pas. On exigea le quart de mon revenu, accompagné de plusieurs autres ; j’y consentis, & m’aperçus que l’on m’avait retiré du précipice. Ah ! M’écriai-je, j’en ferais sorti à meilleur marché, si j’avais eu mes Boucles. Rendez-moi donc mes Boucles !

Un maître imprimeur (M. Knapen fils) a été le premier à faire le sacrifice de ses Boucles pour la patrie (grand effort vraiment de patriotisme pour un jeune homme qui doit être un jour affligé de 15000 liv. de rente !) ; & à conseiller, d’après un calcul bien raisonné, à tous les bons citoyens de marcher sur ses traces, que dans ce seul moyen la patrie trouverait de grandes ressources pour s’acquitter de sa dette. Ses confrères, plus prudents, quoique cependant très aisés, (hé ! quel est celui d’entr’eux qui ne l’est pas, à moins qu’il n’ait manqué de conduite) ont prévu qu’ils allaient en faire un bien plus grand, & en conséquence n’ont pas résolu de suivre son avis. (Aussi ont-ils été mal reçus de l’Assemblée, lorsqu’ils ont réclamé contre l’abolition des anciens privilèges typographico-despotiques !) Les Députés, au contraire, voyant dans ce sublime plan une grande spéculation d’intérêt personnel, n’ont pas tardé à prendre les Boucles de cuivre, (2 ) ditesBoucles à la Nation… Mais moi qui n’ai pas quinze mille livres de rente, qui ne suis pas imprimeur, qui n’ai pas l’honneur d’être Député ni d’avoir dix-huit liv. par jour, & qui au contraire ai des enfants & pas de pain à leur donner, j’ai grand besoin de mes Boucles, monnayées ou non. Ainsi rendez-moi donc mes Boucles,telles qu’elles sont.

Des barbiers, des perruquiers, des étuvistes, des chapeliers, à qui j’avais vendu des marchandises, ont refusé de me payer, parce qu’ils n’avoient pas d’argent, & qu’ils avoient donné leurs Boucles ; l’on m’a rit au nez. J’ai dit qu’il fallait être juste avant d’être bienfaisant.  Tout le monde s’est moqué de moi ; mais pour m’en consoler, rendez-moi mes Boucles.

Les coiffeurs & coiffeuses, les marchandes de modes, les fabricants de gazes & de linons, & tous ces ouvriers que ces fabriques emploient, ont cru que leur commerce allait fleurir ; ils se sont dépouillés, comme moi, de leurs Boucles & de leurs bijoux : mais comme ils ont songé creux, chacun mourant de faim, & se trouvant sans travail, vous dit, à mon exemple, rendez-moi mes Boucles.

Manufacturiers de draps & de soie, horlogers, plumassiers, éventaillistes, sondeurs, doreurs, médaillonnistes, tapissiers, miroitiers, orfèvres, joailliers, peintres, sculpteurs, ébénistes, papetiers, enlumineurs, tireurs d’or & graveurs, ont donné leurs Boucles, croyant qu’elles leurs rapporteraient du bénéfice au centuple, que le commerce languissant reprendrait des forces ; les imbéciles se sont trompés ; ils ont dit que la folie du jour les avait aveuglés. Mais leurs métiers sont au diable ; leurs bijoux & leurs Boucles sont ad apostolos ; ils n’en ont plus de nouvelles, & sont réduits à la plus affreuse misère ; & s’ils avoient leurs Boucles, le boulanger ne leur ferait pas la grimace ; il me la ferait pas non plus : rendez-moi donc mes Boucles.

Le monarque, les princes, leurs ministres, le maire, les administrateurs, ont donné leur argenterie, leurs bijoux & leurs Boucles, pour faire de la monnaie. Le peuple, toujours singe des grands & de ses Députés, les a imités. Cependant le numéraire devient rare de plus en plus. Les Députés n’ont point renoncé à leurs appointements, malgré leurs gros revenus ; ils n’ont fait le sacrifice que d’une mauvaise paire de boucles. Dites-moi, je vous en prie, qui a la clef de la monnaie & du trésor ; car des objets, aussi considérables ne sont pas invisibles ou ne doivent pas l’être. Je sais que le district des Cordeliers a saisi & arrêté des voitures chargées de lingots d’or, qu’on transportait dans escorte à Limoges, tandis qu’on affectait le plus grand soin pour escorter la monnaie qu’on portait au trésor royal, quoiqu’il n’y eût pas de danger ni de risque. Pourquoi cette affectation ? Je ne suis pas devin : cela m’est indifférent ; mais rendez-moi mes Boucles !

Un de mes amis me disait, au sujet de ce transport de lingots d’or, qu’on faisait clandestinement : Ce sont nos boucles & nos bijoux que l’on envoie en purgatoire, pour les purifier, parce qu’elles ont été infectée s par les mains des Aristocrates qui les ont touchées ; mais pour le billon, c’est la monnaie des gueux & des pauvres qu’on porte en parade dans le paradis du trésor royal. Quant à moi, j’aimerais mieux être dans le purgatoire des riches & y avoir tout en abondance, que d’être en paradis avec des gueux, & manquer de tout ; mais pour parvenir à l’île de la félicité, il faut un viatique ; ainsi rendez-moi mes Boucles.

Ma femme avait balayé à sept heures & demie du matin, selon les règlements de police ; il faisait une pluie du diable ; des voitures passèrent par-devant ma porte, & répandirent les boues que la pluie avait délayées. Ainsi , pour récompenser ma femme du don patriotique quelle avait généreusement fait de ses boucles & bijoux, aux dépens de notre pot-au-feu, on l’a assignée & condamnée à l’amende, comme si elle pouvait disposer des éléments. Elle n’avait pas six francs pour payer l’amende ; on l’a donc mise en prison : mais pour la faire sortir, rendez-moi mes Boucles.

Les traiteurs, les rôtisseurs, les pâtissiers, les cuisiniers, ont donné leurs boucles & leurs bijoux à l’Assemblée Nationale ; & par un enthousiasme patriotique ils ont donné leurs casseroles, leur chaudières , & tous leurs ustensiles, pour faire des boucles de cuivre. Comme les princes, les ducs, les nobles & les riches financiers se sont retirés chez l’étranger ou dans leurs terres, y ont fait transporter ou enfouir leurs trésors ; tous ces traiteurs, rôtisseurs, pâtissiers, cuisiniers, ont été forcés de plier bagage. Ils meurent de faim, & moi je suis encore plus malheureux qu’eux. Ainsi rendez-moi mes Boucles.

Les prélats, les abbés ont restitué les biens de l’église à la nation ; les Députés les vendront, en feront un emploi à leur volonté ; mais les pauvres, de force ou d’autre, en seront privés, n’auront plus de ressources ; on aura écorché & même dévoré le mouton au lieu de rendre seulement la laine. N’importe la régénération ne sera point parfaite, ou rendez-moi mes Boucles.

Quand j’ai vu les abbés de cour en règne, tous les présidents, conseillers, & seigneurs ou militaires, portaient leurs cheveux & le manteau en abbés de cour ; quand on ne permettait qu’aux militaires & gentilshommes l’entrée des maisons royales, tous les Français portaient l’épée. Quand on a permis au menu peuple d’y entrer sans épée, alors les militaires ont quitté l’épée ; mauvais présage. Quand on a parlé des montgolfiers, des ballons, tous les Français étaient physiciens. Quand on a parlé des États généraux, tous les Français sont devenus politiques. Quand on a parlé de dons patriotiques, tous les Français n’ont eu qu’un même esprit. Quand on a parlé de liberté, tous les Français se sont crus libres ; & courant confusément & sans ordre, se sont tous donné du nez à terre. Quand on a parlé de soldat citoyen, tout le monde a voulu être garde-national, & chacun a abdiqué en effet son état, quoiqu’il en ait conservé l’apparence chez lui. Le Français est une véritable girouette; mais quand on demandera compte de tous les dons patriotiques, de l’emploi des recettes, le rendra-t-on ? Sera-t-on fidèle ? Cette manie sera-t-elle imitée, si quelqu’un en donne l’exemple ? Au surplus cela ne me regarde pas ; mais rendez-moi mes Boucles.

Tout le peuple du bas étage, ruiné par les largesses patriotiques, parce qu’il est imprudent, inconséquent & mauvais spéculateur, tombe à la charge des riches ; mais les gros richards, geôliers de leurs coffres-forts, ont recours à des quêtes qu’ils font pour les malheureux, à la réserve de la façon & du contrôle qu’ils estiment à leur gré. Les impositions tombent sur les faibles, & sont un revenu aux grands ; car l’on fait que ceux qui ont le maniement des deniers des pauvres, se sont toujours enrichis aux dépens des pauvres. Mais si l’on avait laissé les boucles & les métiers battants des artisans, ils auraient des ressources ; C’est pourquoi rendez-moi mes Boucles.

Les magistrats, les procureurs, les huissiers, les notaires, les commissaires, qui ont acheté des charges à un prix exorbitant, ont trouvé le secret de s’emparer de l’administration des municipalités, & de toutes les places lucratives, civiles & militaires, pour se dédommager de leur première profession. Ils ont porté leur esprit de rapine dans celle-ci ; tant mieux pour eux, tant pis pour les Français : c’est une source de bonheur pour les uns, & de destruction pour les autres. Mais moi qui n’ai aucune ressource… soyez justes & rendez-moi mes Boucles.

J’ai été condamné injustement & par défaut, à une amende de vingt livres. Je me suis adressé à un avocat pour revenir par opposition ; mais j’avais donné tous mes bijoux ; je n’avais plus le sou. Il n’a pas voulu me défendre sans argent. Je fuis obligé de me cacher pour n’être pas arrêté ; & si je n’eusse pas été si bon patriote, ou si sot, j’aurais de d’argent, je me défendrais : c’est pourquoi rendez-moi mes Boucles.

Eh bien ! Messieurs, ou Messeigneurs ; car je ne suis pas chiche de titres, que ne me dites-vous, que ne dites-vous aux Français ; vous nous avez donné votre argenterie, votre or, vos bijoux & vos boucles. Nous avons fait battre aussitôt la monnaie ; & pour vous convaincre de notre franchise & de notre fidélité ; nous avons fait apposer le mois & l’an 1789, avec la légende de Louis XVI, Roi des Français, afin que les citoyens ne puissent point confondre l’ancienne monnaie avec la nouvelle. Nous vous donnons des écus & des louis de notre façon, en espèces & non en papier. Nos espèces sonnantes ne font point équivoques ; elles circulent dans toutes les bourses, les places publiques, les banques & les comptoirs ; mais si vous n’êtes pas encore contents & satisfaits, nous vous rendront vos Boucles.

[Note 1, page 1] Je ne peux concevoir comment la nation française s’est abusée & s’abuse encore jusqu’au point de se défaire de ses boucles & bijoux. On ne fait de tels sacrifces que lorsque toutes les ressources font épuisées, à la fuite d’une guerre désastreuse ; & si nous venons à en essuyer une, d’où en ferons-nous, donc ? quels moyens emploierons-nous pour la soutenir ? Depuis cette époque du patriotisme français le numéraire devient plus rare de jour en jour. Mais, me répond un plaisant, il faut bien entretenir dans le luxe nos princes & seigneurs, dans le pays étranger ; d’ailleurs, en échange de votre or, l’on vous fabrique de bonne monnaie en beau papier ; vous n’aurez à craindre pour celle-là que le feu & l’eau. Vous pourrez encore comparer ces billets à des billets de mort, parce qu’ils annoncent l’extinction totale de la France.

[Note 2, page 4] Comment les restaurateurs de la monarchie française n’ont-ils pas prévu qu’en adoptant les boucles de cuivre, ils allaient mettre sur le peuple un impôt tout à la fois désastreux & dèshonorant, en tirant de chez l’étranger, à notre propre détriment, toutes ces matières, boucles & montures. Combien de milliers en avons-nous fait venir d’Angleterre ? & combien de millions en espèces leur avons-nous envoyés pour ce seul objet de caprice ? Voilà, en vérité , ce qu’on peut appeler de grandes vues de spéculation !

« Ornement superflu qui désigne un aristocrate… »

« Dictionnaire national et anecdotique, pour servir à l’intelligence des mots dont notre langue s’est enrichie depuis la révolution,(…) , avec un appendice contenant les mots qui vont cesser d’être en usage… » (1790)

Le « Dictionnaire national » que publie en 1790 le lexicographe et grammairien Pierre-Nicolas Chantreau (1741-1808) est teinté de l’ironie de son maître, Voltaire. Sincèrement acquis aux idées nouvelles, mais résolument « antifanatique », Chantreau livre ici son témoignage sur l’évolution des pensées et des mots au début de la Révolution française.

L’article « Boucles » exprime l’importance symbolique de cet accessoire de mode.

« BOUCLES : boucles d’argent : ornement superflu, qui désigne un aristocrate ou un égoïste au  cœur de bronze. Un patriote calcula un jour que si tous les Français se défaisaient de leurs boucles d’argent en faveur de la patrie, on procurerait six millions au trésor national. Cette idée vraiment patriotique fermenta quelques jours dans la têtes de nos citoyens, et nos illustres représentants allèrent d’un commun accord faire le sacrifice des leurs à la patrie. Cet exemple est imité dans les districts , qu’un zèle civique anime en tous les temps, et les boucles abondent de toutes parts sur l’autel de la patrie. Du zèle, on passe à l’enthousiasme ; dans les rues, tous les citoyens embouclés de larges boucles à la d’Artois sont obligés au même sacrifice ; mais aux enthousiastes se joignent d’infâmes spoliateurs ; le désordre, la rapine s’en mêlent, et les femmes sont outragées, etc. etc. etc. C’est au milieu de ce désordre que parurent les boucles nationales ; elles sont de cuivre ; c’est un vil métal, mais il honore le pied patriotique qui le porte. Français ! Maintenez-vous libres et vous serez de vertueux Spartiates. recommandez cependant à vos femmes de ne point porter de chiffres d’or à leurs fichus. ..Des citoyennes petites-maîtresses… Eh ! sommes-nous donc encore en 1788 ?  »

Boucle de chaussure Marmont

« Le prix du patriotisme français » , boucle patriotique du jeune Marmont, futur maréchal (vers 1792). ©Musée de Châtillon-sur-Seine

Les boucles à bord des épaves de la Natière (1704/1749)

Teddy Seguin (Adramar) © MCC / DRASSM Coincée par le chaos du naufrage au milieu de cordages et de rondins, noyée dans la vase grise, une chaussure en cuir de l’équipage surgit au cours de la fouille de l’épave de la Dauphine (1704). (Cliché : NAT02_SM0176)

Les fouilles sous-marines de la Natière, dans la baie de Saint-Malo, ont depuis 1999 mis à jour de très nombreuses chaussures, et leurs boucles, sur les épaves de la Dauphine (qui a sombré en 1704) et de l’Aimable-Grenot (6 mai 1749). « Le site de la Natière, explique, enthousiaste, Michel L’Hour, conservateur en chef au DRASSM [ département des Recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines], est un des plus attractifs au monde. Ailleurs, les épaves sont souvent en mauvais état. Ici, c’est un véritable Pompéi sous-marin. Les sites sont tels qu’ils se trouvaient au moment du naufrage. » [ AFP, 25/07/2006].

La très grande rapidité des naufrages, qui n’a pas permis aux marins d’emporter leurs effets, et les dépôts d’alluvions sur le site de la Natière en font des épaves extrêmement riches d’enseignements sur le quotidien des équipages. Sur la seule Dauphine, 2 000 objets ont pu être analysés par les archéologues.

Ils confirment ce que nous savons de la boucle de soulier. Au début du XVIIIIe s. la boucle est de petite taille, centrale ou souvent latérale. « Façonnés en cuir et munis, pour l’essentiel, de talons en lamelles de cuir chevillées, les souliers de La Dauphine étaient pourvus d’une petite boucle latérale » précise une publication du DRASSM. A partir de 1740, la boucle est large (environ 6 x 5 cm) et se referme au centre de l’empeigne : les souliers de l’Aimable-Grenot (1749) en sont représentatifs. On note que les boucles retrouvées dans l’épave de l’Aimable-Grenot sont caractéristiques de l’époque Louis XV avec une ornementation rococo. Elles sont en métal cuivreux – bronze ou laiton – de médiocre valeur (voir photographie plus bas).

Les fouilles de la Natière nous renseignent plus précisement sur l’usage et l’usure des souliers à boucles : « On remplaçait la boucle par des lacets lorsque l’extrémité des pattes de fixation de la boucle venait à lâcher [i.e des pattes de quartiers], ou l’on transformait la chaussure en mule ou en sabot lorsque ces pattes étaient inutilisables… » (http://epaves.corsaires.culture.fr)

Teddy Seguin © MCC / DRASSM Chaussure en cuir découverte sur l'épave de la frégate la Dauphine (1704) après traitement. (Cliché : Nat 1182)

Teddy Seguin (Adramar) © MCC / DRASSM Boucle de chaussure en alliage cuivreux trouvée sur l'épave de L'Aimable Grenot (1749). (Cliché : Nat 2945_1)

Le comte de Vaublanc : « elles blessaient souvent les chevilles ».

Lavoisier et sa femme, par David (détail).

A partir de 1775, la taille des boucles prend une très grande ampleur, couvrant tout le cou-de-pied. Certaines sont gigantesques. Dans ses Mémoires sur la Révolution de France, le comte de Vaublanc (1756-1845) se plaint de leur incommodité :

« Les hommes portaient d’énormes boucles d’argent, si grandes qu’elles rasaient le parquet des deux côtés; elles blessaient souvent les chevilles, et, si le coup était violent , c’était une vraie blessure. Elle se renouvelait souvent par des coups successifs et produisait une plaie douloureuse. Je l’ai éprouvé, et, après avoir souffert courageusement ces effets de notre divinité, la mode, je fus forcé d’y renoncer, et de souffrir, avec un courage plus difficile, les sarcasmes des hommes d’esprit sur mes petites boucles. Mais comme j’ai toujours eu la manie, blâmable sans doute, de ne jamais suivre entièrement la mode, au point d’en être souvent remarqué , j’avoue que je mis quelque vanité dans mes petites boucles. Un présent de ces larges boucles fut envoyé par un de nos princes au prince Henri de Prusse , et le grand Frédéric s’en moqua beaucoup ; il dit que nous mettions à nos souliers les boucles de nos harnais de carrosses. »

Mémoires de Monsieur le comte de Vaublanc, Firmin Didot Frères, 1857, p. 139.