Archives de Tag: boucle de soulier

Etude d’une boucle Empire

Une boucle de soulier d’époque Empire est mise en vente par la Maison Osenat, dimanche 9 juin 2013 à Fontainebleau. Il s’agit d’une boucle à système à contre-chape, en argent vermeillé. Si l’estimation de l’objet est très exceptionnellement haute (350/400E), 8 fois supérieure à l’estimation moyenne, il faut saluer le travail remarquable de la prestigieuse maison de vente aux enchères.

Le descriptif de l’objet donne toutes les précisions utiles : « fine boucle de soulier en vermeil. Encadrement ciselé d’une suite de rinceaux feuillagés, fleurs et pommes de pins. Système d’attache en acier à double ardillon. 6,8 cm x 4,5 cm. B.E. Premier Empire. » En outre, les poinçons ont été scrupuleusement étudiés : « Poinçon de titre Coq 2, département 800, Mercure 1809. Poinçon de moyenne garantie Paris. Poinçon « J.H.B. Double» »

Boucle de soulier en vermeil, 6,8 cm x 4,5 cm de l'orfèvre parisien J.H. Brahy, entre 1809 et 1820.

Boucle de soulier en vermeil, 6,8 cm x 4,5 cm, de l’orfèvre parisien J.H. Brahy, entre 1809 et 1820. © Osenat

Le poinçon de titre nous informe sur le titre d’argent composant la boucle. Il représente un coq avec le chiffre 2 : c’est le coq de 2e titre, soit 800 grammes d’argent pour mille grammes. L’étude Osenat précise « Département », variante du coq 2 propre aux départements. La boucle en argent est donc un ouvrage régional, ou du moins vérifié hors de Paris. Le poinçon « Mercure 1809 » indique que l’ouvrage a été recensé en 1809. En effet, pour limiter les fraudes, sous l’Ancien Régime, en 1722, a été ordonnée la recense des objets en métal précieux. Après la Révolution, deux autres recenses seront ordonnées, en 1809 et 1819. La boucle porte la marque de la recense de 1809, une tête de Mercure.

Il porte également le poinçon de moyenne garantie de Paris, la tête d’Athéna.

Par ailleurs, un autre poinçon indique « JHB Double ». C’est le poinçon insculpé par le maître orfèvre J.H. Brahy en 1809-1810, biffé en 1820. Il s’agit d’un « poinçon de plaqué ». Le poinçon de plaqué est un poinçon carré créé en 1797 pour distinguer les ouvrages en métaux précieux des ouvrages plaqués qui se popularisent en France à partir de 1769 par l’industrie de l’orfèvre Huguet, et surtout de 1788 par celle de Daumy et Turgot, dans le célèbre hôtel de Pomponne. Le poinçon de plaqué doit nécessairement faire apparaître le mot doublé ou plaqué en toutes lettres ( les termes « doublé » et « plaqué » ne semblent pas avoir fait l’objet légalement d’une distinction et sont utilisés indifféremment). D’où le poinçon carré « JHB Doublé ».

Sa réclame annonçait : « La Boucle d’’or, d’’argent et doublée d’’or », 37 rue neuve St Médéric (actuellement rue Saint-Merri).

Je ne saurais pourquoi cette boucle d’argent ainsi doublée d’or par les soins de Brahy est réalisée en province, et doublée à Paris. Peut-être Brahy y était-il établi avant 1809 ? Ou bien achetait-il en province une production qu’il doublait à Paris ? Ce qui est certain c’est que la boucle de souliers « doublée d’or » est une industrie dans laquelle Brahy s’est spécialisé. Du reste, son successeur en 1819, Deribaucourt, est référencé « Deribaucourt, successeur de Brahy, r. Neuve-Saint-Médéric, Fabricant de Doublé » dans l’Almanach des Commerçants de Paris pour l’Année 1820.

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L’escarpin masculin, à boucle… ou pas.

Les gouaches de Lesueur, sous la Révolution, permettent de voir le décolleté progressif du soulier masculin. Ici, vers 1790, la boucle est positionnée très bas sur le soulier, qui n'est pas encore à proprement parler un escarpin

Les gouaches de Lesueur, sous la Révolution, permettent de voir le décolleté progressif du soulier masculin. Ici, vers 1790, la boucle est positionnée très bas sur le soulier, qui n’est pas encore à proprement parler un escarpin

L’escarpin n’est pas une chaussure féminine à haut talon. En français, l’analogie avec l’adjectif « escarpé », avec lequel il est pourtant sans lien étymologique direct, entretient cette méprise assez fréquente. L’escarpin est un soulier masculin plat et léger ne couvrant pas le cou de pied ; il est réalisé le plus souvent d’une pièce  de cuir,  et ne nécessite pas de système de fermeture : il s’enfile. Pouvant être ôté et remis très rapidement, commode et tenant au pied, il est plutôt une chaussure de travail et d’intérieur, pour les domestiques. Son nom vient de l’italien « scarpino », petit soulier, diminutif de scarpa, le soulier. Mais il prend également en français, semble-t-il dès le XIVe siècle, le nom de « pompe », peut-être par analogie avec le son qu’il produit en marchant ou parce que, très décolleté, il prend facilement l’eau. Il a donné en français le terme argotique pompe, et le terme anglais « pump », soulier décolleté de cérémonie, escarpin.

La mode masculine, à la fin du XVIIIe s., voit le soulier se décolleter progressivement pour prendre peu ou prou la forme d’un escarpin. Mais il conserve encore, sous la Révolution et l’Empire, un système de fermeture (bouffette de rubans ou boucle) qui devient vers 1830 uniquement décoratif puisque l’escarpin, désormais très décolleté, peut aisément s’enfiler.

L’escarpin demeure en France, durant le XIXe siècle, jusqu’en 1900 environ, le soulier de cérémonie. Outre-Manche, il conserve ce statut tout au long de la période victorienne puis edwardienne, et même jusqu’aujourd’hui, ainsi qu’aux Etats-Unis. Il est à boucle (décorative) ou bouffette, puis a partir du milieu du XIXe siècle jusqu’aujourd’hui à nœud de gros-grain sous le nom de « opera pumps », américanisé en « oprah pumps », ou « court shoe ». Voici une galerie d’escarpins masculins, de la Révolution à nos jours.

Escarpins à boucles portés par Louis XVI dans le tableau de Louis Hersent. Attention, c'est une oeuvre réalisée en 1817.

Escarpins à boucles portés par Louis XVI dans le tableau de Louis Hersent. Attention, c’est une oeuvre réalisée en 1817.

Souliers partiellement décolletés de l'empereur Napoléon, par David, en 1812

Souliers partiellement décolletés de l’empereur Napoléon, par David, en 1812

Escarpin à boucle (réplique) par Robert Land Historic Shoes

Escarpin à boucle (réplique) par Robert Land Historic Shoes

Escarpins masculins, vers 1830

Escarpins masculins, vers 1830

Napoléon III en tenue civile de gala, portant des escarpins, par Cabanel (1865)

Napoléon III en tenue civile de gala, portant des escarpins, par Cabanel (1865)

Oscar Wilde en escarpins

Oscar Wilde en escarpins

Escarpins à la cour du roi Edouard VII d'Angleterre, vers 1901. Le roi porte des escarpins à nœud de gros-grain, les autres dignitaire des escarpins à boucles, essentiellement décoratives et peut-être factices.

Escarpins à la cour du roi Edouard VII d’Angleterre, vers 1901. Le roi porte des escarpins à nœud de gros-grain, les autres dignitaire des escarpins à boucles, essentiellement décoratives et peut-être factices.

Georges V et les premiers ministres du Commonwealth en 1926

Georges V et les premiers ministres du Commonwealth en 1926

Le prince Charles consacrant l'usage de l'escarpin comme "formal shoe", en 2012

Le prince Charles consacrant l’usage de l’escarpin comme « formal shoe », en 2012

Escarpin masculin par Shipton and Heneage

Escarpin masculin par Shipton and Heneage

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Une boucle de soulier de Louis XVI

L’étude de maître Olivier Coutau-Bégarie propose à la vente le 3 avril 2013 une boucle de soulier réputée avoir appartenu à Louis XVI.

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Le catalogue de la vente, reproduit avec l’autorisation de l’étude,  la décrit ainsi :

« Boucle de soulier du roi Louis XVI. Modèle rectangulaire, en argent, légèrement bombé, à décor d’un double encadrement de perles d’argent taille diamant. Une étiquette en carton porte l’inscription manuscrite : « Boucle du roi martyr, remise par Cléry,[partie illisible], duc de Looz Croswarem ». Au revers figure un texte en partie effacé. Cette boucle est depuis l’origine conservée dans une étoffe en velours de soie,de couleur bordeaux, précieusement cachée dans un emboîtage en bois recouvert de cuir, imitant une reliure du XVIIIe siècle. Maître orfèvre : François-Noël Devaux (1783-1784), Paris. Dimensions : H. : 4 cm –L. : 8 cm.  Poids. : 27 grs.

Provenance : Cet émouvant souvenir historique fut remis par Jean-Baptiste Cléry (1759-1809), valet de chambre du roi lors de sa captivité à la prison du Temple, au duc Guillaume-Joseph de Looz-Croswarem (1732-1803) et conservé depuis dans sa descendance.

Référence : « Marie-Antoinette et son temps », catalogue de l’exposition,Galerie Sedelmeyer, 1894, n°22, page 27  »

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Maître Coutau Bégarie nous a permis d’étudier la boucle de près.

Il s’agit d’un très beau travail d’orfèvre parisien. La course de ruban, bordée de part et d’autre par des clous ou des perles en taille diamant forme un ensemble très réussi. L’orfèvre François-Noël Devaux n’est pas répertorié dans le livre-référence de François Doré sur les Boucles de costume en France. Je me promets d’en chercher davantage sur son compte, car je peine à expliquer comment ce travail de 1783-1784 se retrouve au pied du Roi. L’expert Cyrille Boulay ne nous en dit pas davantage, même s’il rapproche habilement cette boucle de celle « similaire » [sic] (On ignore sur quel fondement : elle n’est décrite nulle part…) qui se serait détachée du soulier royal lors de la fuite des Tuileries, dite « fuite à Varennes », en juin 1791.

Ajoutons que, dans la fonte généralisée des boucles de chaussures, le Roi a du faire l’objet d’une surveillance patriotique particulière.

Peu importe au fond. Cléry est connu pour avoir fait sa fortune, dans tous les sens du terme,  sur les reliques royales, et la provenance supposée Cléry est à elle seule une provenance intéressante. Le trafic important de ces reliques dès 1793 et jusqu’aujourd’hui rend difficile l’établissement de certitudes.

On note que la boucle n’a plus son système de fermeture original, à chape et ardillon double.

J’ai pu prendre des mesures sensiblement plus précises : 3,85 cm x 8 cm. La hauteur hors tout, qui donne la courbure, est d’environ 1,8 cm.

Vous trouverez le montant de l’adjudication dans l’article sur le prix des boucles.

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La boucle de chaussure, et après ?

Paire de boucles des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet

Paire de boucles de soulier des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet. Poids 112 gr.

Au début du XIXe s., la boucle de chaussure tombe en désuétude. Elle rejoint, avec la perruque poudrée à frimas, l’esthétique élégante d’un temps révolu. Les plus précieuses, en pierres véritables, sont le plus souvent desserties, pour faire des bijoux au goût du jour. L’or est souvent fondu. L’argent, moins précieux, échappe parfois à la fonte et gagne le grenier.

Il arrive aussi que celles montées en pierres de fantaisies (strass ou pierres du Rhin…) sont réemployées. La beauté du bijou, et le matériau assez vil, justifient qu’elles soient remontées au prix de transformations assez minimes. Ces travaux d’adaptation sont difficiles à dater, on les présume souvent de la fin du XIXe s. ou des années 1900, lorsque le XVIIIe s. revient à la mode.

Le plus souvent, le système en est ôté et une simple agrafe est posée à l’arrière : la boucle devient broche. A cette occasion, lorsque cela n’avait pas encore été le cas, la paire est hélas dissociée.

Un remploi moins fréquent, mais souvent plus convaincant, est le bracelet. Au plus simple, la boucle est remontrée sur un ruban de soie ou de gros grain, est est portée en bracelet.

Un motif central, un mot, un prénom est parfois ajouté.

On trouve aussi, lorsque la courbure et les dimensions  initiales de la boucle le permet, des bracelets formés de deux boucles.

 

Paire de boucles des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet

Paire de boucles de soulier des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet. Collection privée. DR.

 

 

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Les boucles d’acier violettes du Roi, en Grand Deuil de Cour

Le Dictionnaire encyclopédique de la noblesse de France de Nicolas Viton de Saint-Allais  (Paris, 1816) rapporte que le roi, dans le premier temps du Grand Deuil de Cour, porte des « boucles d’acier tirant sur le violet« , c’est à dire certainement un acier bleui par chauffe, mais tirant vers le noir, sur des « souliers de drap violet« .

L’intérêt général de cet article du dictionnaire justifie de le citer in extenso :

« GRAND DEUIL DE COUR

Premier temps. — Le roi porte habit, veste et culotte de drap violet ; l’habit boutonné tout du long, sans laisser voir la chemise ; les manches fermées jusqu’aux poings, et garnies de petites manchettes plates et cousues ;

Le collet garni d’un rabat de toile de Hollande ;

Les bas de laine violette ;

Les souliers de drap violet, avec les boucles d’acier tirant sur le violet ;

L’épée garnie d’acier de même couleur, avec le ceinturon de drap violet ;

Le chapeau noir garni d’un crêpe violet ;

Les gants violets avec la garniture.

Les autres personnes portent les cheveux sans poudre, habit de drap noir, souliers bronzés, bas de laine noire, l’épée noire garnie d’un crêpe, boucles noires, cravate de batiste, pleureuses.

Deuxième temps. — Le roi porte habit, veste et culotte de drap violet, bas de soie violette, manchettes de mousseline d’effilé, boucles et épée d’argent, un ruban violet à l’épée ; et pour les autres personnes, habit de drap noir, bas de soie noire, boucles et épée d’argent, un ruban noir à l’épée.

Troisième temps ou petit Deuil. — Pour le roi ainsi que pour les autres personnes, habit noir de soie, épée et boucles d’argent, bas blancs de soie, nœud d’épée noir et blanc.

Pendant le grand Deuil, dans les grandes cérémonies, les hommes ajoutent à leur costume un manteau, un crêpe pendant au chapeau, et une cravate longue.

Le manteau du roi est en violet ; celui des autres personnes est un étoffe de laine noire.

La longueur du manteau se règle suivant le rang de la personne. »

Les souliers mauves du coiffeur Léonard, dans le film "Marie-Antoinette" de Sofia Coppola (2006)

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Le Journal d’un Exquis, 1819

Le Journal d’un Exquis (1819) ne cite la boucle de chaussure que d’une manière anecdotique dans cet extrait, qui vaut par la précision sur le soulier – dont la patte de quartier percée, sur laquelle s’agrippe la boucle, est arrachée – et sur le ton d’une époque, l’âge d’or des dandys…

« Cela m’a pris quatre heures pour m’habiller; […] J’ai cassé trois laçages et une boucle, déchiré le quartier d’une paire de chaussures, faites si fines par O’Shaughnessy, à St. James’s Street, qu’elles étaient légères comme du papier brun; quel dommage, elles étaient doublées de satin rose, et presque parfaites; j’ai mis une paire de Hoby; j’ai trop parfumé mon mouchoir, et ai du recommencer de novo; je ne suis pas arrivé à nouer ma cravate d’une manière qui me satisfît; j’ai perdu trois quarts d’heure avec ça, déchiré deux paires de gants fins en les enfilant trop précipitamment.; j’ai été obligé de m’y prendre lentement pour la troisième; j’ai perdu encore un quart d’heure avec ça; je suis monté furieux dans ma voiture, et mais j’ai du revenir pour ma magnifique tabatière, car je savais que j’impressionnerais l’assemblée avec elle. »

 » Took four hours to dress; […] broke three stay-laces and a buckle, tore the quarter of a pair of shoes, made so thin by O’Shaughnessy, in St. James’s Street, that they were light as brown paper; what a pity they were lined with pink satin, and were quite the go; put on a pair of Hoby’s; over-did it in perfuming my handkerchief, and had to recommence de novo; could not please myself in tying my cravat; lost three quarters of an hour by that, tore two pairs of kid gloves in putting them hastily on; was obliged to go gently to work with the third; lost another quarter of an hour by this; drove off furiously in my chariot but had to return for my splendid snuff-box, as I knew that I should eclipse the circle by it. »

Portrait de Jem Belcher, un élégant vers 1800 (National Portrait Gallery, Londres)

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Une boucle étonnante des années 1780

Dans son travail d’inventaire de l’orfèvrerie de Lyon et de Trévoux (1999-2001), Mme Marie-Reine Jazé-Charvolin a recensé, dans une collection privée, une boucle XVIIIe étonnante par son décor. Le cadre rectangulaire de la boucle est remarquable : les bords latéraux sont chantournés, tandis que les bords supérieurs et inférieurs sont dentelés, suivant un motif relativement atypique. Aux quatre angle, une fleur de lys inattendue sur ce type de bijou.

Boucle de soulier - Lyon 1781-1785 photo Inv. J.M. Refflé 99690210X - Droits réservés

Le cadre est en fonte d’argent. Les quatre fleurs de lys en argent sont rapportées, ce qui peut laisser envisager une pose de ces attributs postérieure à la fabrication. Le système de fermeture, à goupille, ardillon double et chape, est en acier.

La boucle mesure 7,3 x6 centimètres, et pèse, tout compris, environ 70 grammes.

Ce sont les poinçons au dos qui permettent de la dater. Au centre, deux S séparés par un « grain de remède », indique l’orfèvre Sébastien Saulnier, reçu maître à Lyon en 1781. A droite, un Lion couronné avec en-dessous la lettre « a » minuscule correspond au poinçon de la Communauté de Lyon entre 1778 et 1785. Enfin, à gauche, la lettre L est le poinçon de charge des menus ouvrages pour Lyon entre 1781 et 1787. La boucle a donc certainement été réalisée entre 1781 et 1785, par Sébastien Saulnier, maître orfèvre à Lyon. Les fleurs de lys peuvent avoir été rapportées ultérieurement.

Au revers, successivement le poinçon de charge des menus ouvrages de Lyon, le poinçon du maître orfèvre et le poinçon de communauté. Photo Inv. J.M. Refflé 99690466X - Droits réservés

Revers de la boucle. Photo Inv. J.M. Refflé 99690161X - Droits réservés

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Une brève histoire de la boucle de chaussure masculine

Boucles de chaussures masculines en écrin, vers 1780

Le soulier masculin moderne, à talons et lacets, nait vers 1610 et, dès cette époque, on en soigne la fermeture : on noue, en guise de lacets, des rubans. On forme des rosettes. On ajoute des ornements, qui, dans les années 1660-1670, deviennent très fantaisistes : grosse rose de rubans plissés, cascade de ruban en « petite oie » ou grandes raquettes montées sur métal, en ailes de moulin à vent ou de libellule.

C’est dans ce foisonnement d’excentricités qu’apparaît la boucle de chaussure. Décorative et précieuse, elle est aussi fonctionnelle : elle permet une fermeture rapide des pattes de quartier sur l’empeigne. Premier à en laisser un témoignage, Samuel Pepys, dignitaire anglais, note dans son journal à la date du 22 janvier 1660 «This day I began to put buckles on my shoes » (Aujourd’hui, j’ai commencé à mettre des boucles à mes chaussures). Comme souvent pour les modes, les Anglais en attribuent l’invention aux Français, tandis que les Français appellent les chaussures à boucles « souliers à l’anglaise ».

Apparue vers 1660, démodée vers 1670, revenue vers 1680, la boucle ne s’impose qu’au début du XVIIIe siècle, comme la fermeture évidente du soulier élégant. A la Cour, à la ville, les hommes portent en journée de grosses boucles d’argent, plus ou moins travaillées, mais aussi d’or ou de bronze argenté. Le deuil proscrivant l’or et l’argent brillants, les élégants affligés usent de boucles en argent noirci ou en acier taillé. Les boucles d’acier produites à Wolverhampton, en Angleterre, très prisées à partir de 1760, sont négociées à prix d’or. L’acier est utilisé également pour les chaussures enfants, car il est moins fragile que l’argent. Pour les cérémonies, les soirées et les bals, les boucles de pierreries sont de mise. Un courtisan possède en général au moins une parure, qui comprend une paire de boucles de souliers, et une paire de boucles de jarretières assortie, plus petites, pour serrer la culotte aux genoux.

Boucle supposée de G. Washington, en argent et strass calibrés v. 1780

L’exploitation des riches gisements de diamants du Brésil, à partir de 1725, donne un nouvel essor aux créations de joaillerie, qui atteignent sous Louis XV une démesure inégalée : les boucles de chaussures en diamants en témoignent. A Versailles, elles sont une obligation du paraître : ceux qui n’en ont pas, s’en font prêter par leur parenté ou leurs amis, voire par la famille royale elle-même. Les boucles de chaussures du prince Electeur de Saxe sont l’un des très rares exemplaires parvenus jusqu’à nous, mais les inventaires français en dénombrent beaucoup à l’époque. Celles du Dauphin Louis, fils de Louis XV, sont estimées à près de 10 000 louis. En 1788, à la veille de la Révolution, Louis XVI – grand amateur de pierreries – en fait réaliser une paire, ornée de 80 diamants identiques, taillés en brillants, pesant chacun plus d’un carat : elle est estimé à 48 000 livres, soit environ 400 000 euros. Livrée en 1789, elle n’est sans doute portée qu’une fois, pour la cérémonie d’ouverture des Etats-Généraux. L’usage des boucles en pierreries dépasse le cadre des soirées de Versailles, ou de Paris puisqu’en 1792 l’inventaire des bijoux de Louis Colas Desfrancs (1735-1820), négociant d’Orléans, compte « deux paires de boucles en diamans (sic) à souliers ». Peut-être s’agit-il dans ce cas de faux diamants, abusant un oeil peu expert ? En effet, au moment même où arrivent en Europe les diamants du Brésil, vers 1730, un joaillier alsacien, Georges- Frédéric Strass, invente un cristal très riche en plomb pour imiter le diamant. Il baptise son invention « pierre du Rhin », mais le public la renomme « pierre de Strass » ou « strass ». Le succès de ces imitations précieuses est tel qu’en 1734, Strass est nommé joaillier du Roi. Les strass permettent de varier à l’infini les modèles, suivant les caprices de la mode, à moindre coût. « Le succès de ces bijoux entraîne la naissance d’une nouvelle corporation, celle des joailliers faustiers  » (1).

Lavoisier, par David (boucles de chaussures d’Artois au premier plan)

Les formes, les motifs, les formats évoluent en effet beaucoup. A partir de 1775, la taille des boucles prend une très grande ampleur, couvrant tout le cou-de-pied. Outre-manche, elles sont appelées « Artois shoe buckles » en référence au comte d’Artois, le plus jeune frère de Louis XVI et futur Charles X, alors célèbre pour son élégance de mirliflore. En 1777, le Gentleman’s Magazine de Londres note que « les boucles de chaussures d’Artois deviennent universelles pour les dames comme pour les gentilshommes : les tailles de certaines, portées à la cour, sont gigantesques ».
Dans ses Mémoires, le comte de Vaublanc se plaint de leur incommodité : « Les hommes portaient d’énormes boucles d’argent, si grandes qu’elles rasaient le parquet des deux côtés ; elles blessaient souvent les chevilles (…) Un présent de ces larges boucles fut envoyé par un de nos princes au prince Henri de Prusse, et le Grand Frédéric s’en moqua beaucoup ; il dit que nous mettions à nos souliers les boucles de nos harnais de carrosses. » (Firmin- Didot, 1857, p. 139) Ces excès déclenchent les railleries. Dans la pièce de Sheridan, Le voyage à Scarborough (1777), Lord Foppington, ironise : si les boucles servaient jusque là à tenir la chaussure, “la situation est inversée maintenant, et la chaussure ne sert plus qu’à tenir la boucle”.

La Révolution française met en effet un terme progressif à l’usage de la boucle précieuse, devenue signe honni de richesse et de coquetterie. Dès l’automne 1789, les « dons patriotiques » envoient aux hôtels des monnaies pour 1 million de livres de boucles de souliers, dans la tradition des fontes d’Ancien Régime. Le Dictionnaire national définit en 1790 les boucles d’argent comme un « ornement superflu qui désigne un aristocrate, ou un égoïste au cœur de bronze« . A partir de 1792, le besoin de financer la guerre contre les souverains européens suscite des cérémonies pendant lesquelles les citoyens envoient leurs boucles de chaussures en argent à la fonte, pour sauver la « Patrie en danger ». En échange, ils reçoivent des boucles carrées, de fer ou de laiton, sur lesquelles une inscription félicite le donateur d’avoir payé « le prix du patriotisme français » : les boucles patriotiques. Ces remises volontaires ne suffisant pas, les autorités révolutionnaires orchestrent des réquisitions forcées de bijoux d’or et d’argent. La Convention, par décret, encourage la dénonciation des matières d’or et d’argent, bijoux et autres effets précieux « cachés ou enfouis ». De grandes quantités de boucles de chaussures d’or et d’argent sont envoyées aux hôtels des monnaies… Les fabricants de boucles anglais s’en désespèrent, et sollicitent la protection du prince de Galles qui, en 1791, promet « très gracieusement » qu’il ne portera que des boucles, et qu’il y invitera toute sa Maison. L’élégance de la réponse n’enraye pas la crise. En Angleterre, pour la seule région de Birmingham-Wolverhampton, le nombre de fabricants de boucles passe de 253 fabricants en 1770 à… à peine 20 en 1818.

L'Empereur Napoléon, peint par David en 1812 aux Tuileries, portant des boucles à ses souliers

L’Empereur Napoléon, peint par David en 1812 aux Tuileries, portant des boucles à ses souliers

Les caprices de la mode n’expliquent pas seuls cette régression : le blocus imposé en 1806 à la couronne britannique par Napoléon y contribue fortement. Bonaparte, premier Consul puis Empereur, porte lui-même des boucles à ses souliers, et encourage une production française, notamment parisienne. La boucle de chaussure masculine jette sous l’Empire (1804-1814) ses derniers feux, qui s’éteindront sous la Restauration (1814-1830).

Le lacet ferme progressivement la parenthèse ouverte cent ans auparavant. La survivance dérisoire de l’usage de la boucle sur l’escarpin de cérémonie, jusqu’en 1850, ne fait qu’en appuyer le passéisme. Dès les années 1820, la boucle de chaussure appartient définitivement à une esthétique nostalgique, celle d’abord des émigrés, puis de quelques dandys à talons rouges. La boucle de chaussure, par les folies élégantes dont elle fut l’objet au XVIIIe siècle, porte pourtant avec elle un peu de la « douceur de vivre » de l’Ancien Régime. Voici certainement ce que les collectionneurs passionnés recherchent aujourd’hui encore dans cet objet insolite, et puissamment évocateur : l’esprit d’un siècle.

(1) Maurice Rheims, Les Collectionneurs, Ramsay 1981, p. 156

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