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La boucle de chaussure, et après ?

Paire de boucles des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet

Paire de boucles de soulier des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet. Poids 112 gr.

Au début du XIXe s., la boucle de chaussure tombe en désuétude. Elle rejoint, avec la perruque poudrée à frimas, l’esthétique élégante d’un temps révolu. Les plus précieuses, en pierres véritables, sont le plus souvent desserties, pour faire des bijoux au goût du jour. L’or est souvent fondu. L’argent, moins précieux, échappe parfois à la fonte et gagne le grenier.

Il arrive aussi que celles montées en pierres de fantaisies (strass ou pierres du Rhin…) sont réemployées. La beauté du bijou, et le matériau assez vil, justifient qu’elles soient remontées au prix de transformations assez minimes. Ces travaux d’adaptation sont difficiles à dater, on les présume souvent de la fin du XIXe s. ou des années 1900, lorsque le XVIIIe s. revient à la mode.

Le plus souvent, le système en est ôté et une simple agrafe est posée à l’arrière : la boucle devient broche. A cette occasion, lorsque cela n’avait pas encore été le cas, la paire est hélas dissociée.

Un remploi moins fréquent, mais souvent plus convaincant, est le bracelet. Au plus simple, la boucle est remontrée sur un ruban de soie ou de gros grain, est est portée en bracelet.

Un motif central, un mot, un prénom est parfois ajouté.

On trouve aussi, lorsque la courbure et les dimensions  initiales de la boucle le permet, des bracelets formés de deux boucles.

 

Paire de boucles des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet

Paire de boucles de soulier des années 1770 en argent, strass et émail remontée en bracelet. Collection privée. DR.

 

 

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Les « enganteurs d’attaches »

Les boucles de souliers sont des joyaux très apparents; et attirent bien des convoitises. La bienséance autant que la prudence commandent au XVIIIe siècle de ne pas porter en ville des boucles d’or et de pierreries, et de les réserver aux intérieurs. Néanmoins, les boucles d’argent motivent des vols et des agressions parfois mortelles, de même que les boucles d’imitation (en similor, pomponne, strass etc.) et les boucles précieuses d’imprudents ostentatoires…. Les voleurs de boucles sont, dans leur argot, des « enganteurs d’attaches ».

L’argot des voleurs est bien connu des parisiens au XVIIIe s. Le Jargon de l’Argot réformé, publié en 1628 par Chéreau, marchand drapier de Tours, est réédité très souvent jusqu’en 1849. Les comédiens Grandval père (1676- 1753) et surtout fils (1710-1784) popularisent un genre  et un parler « poissard », abondamment repris par Vadé (La Pipe cassée, 1743), Caylus, dans ses Oeuvres badines (1757), Lécluse , ou Bouchard (Madame Engueule, 1754). Le Rat du Châtelet, en 1790, rapporte des conversations argotiques assez savoureuses, d’autant que l’auteur se dissimule derrière une candeur feinte : « J’eus beau faire pour écouter, j’entendis tout et ne compris rien ; c’était, je crois, un composé de mots grecs, hébreux et français. Combien j’ai regretté de n’avoir pas étudié toutes les langues ; j’aurais, peut-être, appris bien des choses. »

Les boucles sont donc les « attaches ». On précise souvent « attaches de passes » ou « attaches de passifs » pour boucles de souliers. On les détaille aussi selon leur matière; on trouve « attaches brillantes » pour les boucles précieuses. Les « attaches de cé » sont les boucles d’argent ( On trouve couramment « cé » pour l’argent métal au XVIIIe et début XIXe s., sans que l’étymologie n’en semble évidente. Le Rat du Châtelet (1790) indique par exemple « bêtes à cornes en cé », pour fourchettes en argent). On trouvera aussi, toujours dans le sens de « boucles de souliers en argent », « attaches d’auber » ou « attaches d’huile ». Les boucles d’or massif sont, elles, les « attaches d’orient ».

Oudry, illustration pour "Le mari, la femme et le voleur" de Jean de La Fontaine.

Un chant épique entendu par en 1811, et publié par Chabot en 1834, rapporte une agression sur le Pont-au-Change :

« Dessus le pont au Change
Certain valet de chambre
S’écria au charron ;
Et moi qui suis bon drille,
Sûr, je vais droit au pentre
Enganter son chasson.

Son chasson, sa toquante,
Ses attaches brillantes,
Ses passifs radoucis,
Son frusque et sa lisette,
J’ai enganté sans cesse,
Puis j’ai défouraillé. »

Notons que les « passifs radoucis » sont des souliers luxueux, de peau fine ou de soie.

De même, en 1828, Vidocq, dans ses supposés Mémoires, rapporte un chant dans lequel un bourgeois (un « chêne ») est assassiné et dépouillé . La description de ses atours est minutieuse…

« J’ai sondé dans ses vallades,

Son carle j’ai pessigué,

Son carle, aussi sa toquante,

Et ses attaches de cé

Son coulant et sa montante,

Et son combre galuché

Son frusque, aussi sa lisette,

Et ses tirants brodanchés. »

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La fonte massive des boucles de souliers en 1789

Le député d’Ailly, à l’origine du sacrifice des boucles d’argent des députés le 20 nov. 1789

Dès l’automne 1789, la nécessité de compenser l’effondrement des recettes fiscales du royaume suscite un élan collectif de dons de numéraires et de bijoux, parmi lesquels les boucles de souliers deviennent un enjeu symbolique.

Le 7 septembre 1789, un groupe de onze femmes – artistes ou femmes d’artistes – se présente devant les membres de l’Assemblée nationale à Versailles pour faire don à la nation d’une cassette contenant leurs bijoux. Ce geste symbolique de renoncement à la parure et au luxe pour le bien public connait un retentissement très important, popularisé par plusieurs gravures.  Deux bureaux organisés de « dons patriotiques » s’ouvent, dirigés l’un par Mme Pajou (fille et femme de sculpteur), l’autre par Mme Rigal, épouse d’orfèvre. Le 18 septembre, l’Assemblée publie un décret encourageant les dons patriotiques, le nom des donateurs étant publié sur un registre. Le 22 septembre, le roi Louis XVI envoie sa vaisselle de métal précieux à la fonte (au total  9 442 marcs d’argent et 230 marcs d’or), imité par la Reine (3 607 marcs d’argent).

Il semblerait que ce soit le fils Knapen, célèbre imprimeur, qui ait le premier indiqué que les hommes ne devaient pas être en reste sur les femmes, et offrir à la Nation leurs boucles de souliers. On publie alors toutes sortes de chiffres assez fantaisistes sur ce que pourraient rapporter les « dons patriotiques » de boucles de chaussures. On avance le chiffre de 6 millions [1], voire de 40 millions de livres, dont 600 000 pour les citoyens-soldats [2] ! « On diffère d’une manière étonnante dans les conjectures sur les produits de ce genre de sacrifice, indique le Journal de Paris le 6 décembre 1789; les uns disent que cela rendra jusqu’à vingt millions, les autres ne veulent pas même que cela rende un seul million. Il faudra savoir combien de gens en portent, ensuite combien de gens les donneront. On n’a aucune de ces deux données. »

Le 20 novembre 1789, les députés offrent solennellement leurs boucles d’argent à la Nation, à l’initiative de Michel-François d’Ailly, député de Chaumont-en-Vexin. « L’honorable membre, dit le Moniteur, en donne le premier l’exemple, en ôtant les siennes ». Ils sont bientôt imités par la Commune de Paris le 22 novembre et par les districts. Le marquis de Villette offre toutes ses boucles, celles de sa Maison, puis, en décembre, celle des patriotes du Club National qu’il préside. De nombreuses villes envoient les boucles de leurs citoyens à l’Assemblée. Bientôt, ceux qui conservent des boucles d’argent à leurs souliers apparaissent suspects. Le Dictionnaire national définit les « boucles d’argent » comme un « ornement superflu, qui désigne un aristocrate ou un égoïste au  cœur de bronze. » Le Journal des Révolutions de l’Europe note, en novembre 1789 : « Aujourd’hui, les boucles d’argent semblent être proscrites ; dans les rues de Paris, on hue ceux qui en portent encore; chacun a des cordons à ses souliers ou des boucles de cuivre. »

En mars 1790, les « dons patriotiques » n’avaient cependant rapporté qu’un million à l’Etat. Encore faut-il mentionner, échappant aux comptes généraux, des initiatives locales. Ainsi le docteur Nicolas Rougnon, à Besançon, invite ses concitoyens à sacrifier leurs boucles d’argent pour acheter du blé en faveur des indigents.

Illustrations de l’esthétique d’un siècle, les boucles de souliers d’argent sont ainsi devenues, en 1789, le symbole d’une société égoïste et frivole à abattre.

Don patriotique des illustres françoises en sept. 1789. Anonyme, 1791

Don patriotique des illustres françoises en sept. 1789. Anonyme, 1791

[1] le Dictionnaire national, 1790, article Boucles.

[2] Chronique de Paris, septembre 1789

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